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« Identique » de Scott Turow : un polar judiciaire qui explore les méandres de la gémellité

« Identique » de Scott Turow : un polar judiciaire qui explore les méandres de la gémellité

14 septembre 2014 | PAR Audrey Chaix

Vingt-cinq ans après le meurtre de sa petite amie Dita, Cass Gianis sort de prison. Son frère jumeau, Paul, l’attend de l’autre côté : pendant ces vingt-cinq ans, il a employé son temps à réussir une carrière juridique et politique, et il mène campagne pour devenir maire des Tri-Cities, cette ville imaginaire du Kindle County qui est le théâtre des romans de Turow depuis Présumé Innocent. Sauf qu’à la commission pour la libération conditionnelle de Cass, le frère de la jeune femme assassinée accuse Paul de ne pas être étranger au meurtre. Commence alors une course folle, sur fond de campagne électorale, entre Paul et son accusateur, l’un et l’autre cherchant à persuader les électeurs de sa vérité – alors que l’identité du meurtrier de Dita devient de moins en moins certaine. 

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Identique débute par un chapitre rétroactif, qui prend place en 1982, le jour de l’assassinat de Dita. Raconté du point de vue de Paul, il campe le décor, et surtout, les nombreux personnages du roman. Tous issus de la diaspora grecque, ils s’appellent Zeus, Aphrodite ou Héraclès : ces références mythologiques ne quitteront pas le roman, d’autant plus que Scott Turow revendique s’être inspiré du mythe de Castor et Pollux pour ce polar sur fond de gémellité. Les jumeaux de Turow, ce sont Cass et Paul, unis par une relation extrêmement fusionnelle :  « les gens normaux ne peuvent saisir à quoi ressemble l’existence lorsque l’on ne sait pas où finit sa propre vie et où commence celle de son frère. Pour Paul, l’humanité se divise en deux catégories : Cass et le reste du monde. » Un peu lourd, autant dans la profusion de personnages présentés en même temps (la table des personnages qui précède le roman s’avère alors très utile) que dans la solennité des références mythologiques, ce premier chapitre sera répété régulièrement tout au long du roman, chaque fois raconté d’un point de vue différent, jusqu’à la révélation finale.

La période moderne se passe en 2008, à l’heure de la frénésie médiatique et des tests ADN. Hal, le frère de Dita, et Paul s’opposent alors que ce dernier brigue le siège de maire de Tri-Cities, une grande ville américaine inspirée par Chicago. Grâce à l’étude des preuves, aux empreintes ADN – qui donnent lieu à de longs développements parfois un peu complexes sur la génétique gémellaire, des vérités jusque là bien cachées sont mises au jour, et les scandales familiaux sont peu à peu révélés… L’enquête va de coups de théâtre en rebondissements spectaculaires, et si certains d’entre eux font lever un sourcil douteux au lecteur, ils forment néanmoins une intrigue tout à fait divertissante, même s’il faut parfois se concentrer pour suivre des jumeaux bien imaginatifs…

La véritable réussite de ce roman, cependant, ce n’est pas le traitement de la gémellité dans la réécriture de la mythologie grecque, qui sonne parfois un peu ronflante : c’est la personnalité des deux enquêteurs mis par Hal sur l’affaire. Tim Brodie, ancien flic et détective privé pour la société gérée par Hal, est un beau portrait de vieillard nostalgique, qui sent bien que la fatigue va bientôt le contraindre à une véritable retraite. A l’époque du meurtre de Dita, il a participé à l’enquête, et exhumer les démons du passé ne l’enchante pas – sauf lorsqu’il commence à entrevoir la possibilité d’une erreur judiciaire. A ses côtés, Evon Miller, ancienne enquêtrice du FBI, aujourd’hui responsable de la sécurité pour Hal, n’a pas connu les protagonistes de l’affaire. Cela permet à Turow de raconter au lecteur toutes les histoires familiales par la bouche de Brodie sans être trop lourd, mais cela donne aussi un point de vue extérieur à l’enquête. Brute de décoffrage, empêtrée dans une rupture rocambolesque avec sa petite amie, Evon est le point d’entrée du lecteur dans l’affaire, elle lui donne un ancrage dans la réalité qui est le bienvenu.

Parfois exagérément complexe, Identique a des allures de série télévisée à rebondissements, et devrait plaire aux fans du genre. Si Turow s’empêtre parfois dans les références littéraires et mythologiques dont il tient à émailler son roman, il n’en livre pas moins ici une intrigue bien ficelée, parfois en manque de crédibilité, mais qui tiendra son lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages.

Identique, de Scott Turow. Éditions JC Lattès Le Masque. Traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas. Paru le 10 septembre 2014. 379 p. Prix : 22,50 €.

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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