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Numérique et nouvelles manières d’écrire, interview avec Eli Commins

Numérique et nouvelles manières d’écrire, interview avec Eli Commins

30 mars 2014 | PAR Yaël Hirsch

Auteur et metteur en scène, Eli Commins propose dans ses « textes-cartes » un rapport non linéaire à l’écrit. Ses performances interrogent l’actualité (80 millions de vues), la politique et nos modes de vie, s’appuyant volontiers sur le numérique pour créer de l’interactivité ou signifier une absence (Age – Sexe – Location – Picture! ). Avec un groupe de créateurs, il est également à l’origine d’un logiciel accessible à tous en ligne : Textopoly. Ce dernier permet de lire et/ou d’écrire de manière en suivant des géographies de textes. En proposant des chemins de lecture qui sortent de la bonne vieille « ligne » qu’imposent les traitements de texte traditionnels, introduisant le zoom et d’autres medias (sons, images) dans le texte, Textopoly propose des nouveaux modes d’écriture. Rencontre avec un créateur qui nous explique qu’en matière de lettres, l’avant-garde formelle se poursuit en mode 2.0, mais aussi qu’il n’y a là rien de nouveau, puisque les textes sont toujours les produits d’une époque.


Ecrit-on différemment aujourd’hui qu’il y a 30 ans ?
Je ne crois pas qu’on écrit pareil en 2014 et en 1964, à moins d’utiliser exclusivement une machine à écrire. Un SMS, c’est un usage de l’écriture comme un autre. Disons que si on dit que l’écriture ne change pas, on dit en fait que l’écriture, la seule, est celle de l’écrivain à sa table, qui règne de manière souveraine sur son texte. En réalité, les conditions de production des textes ont toujours été liées au contexte technique, social, culturel, politique: on n’écrit jamais « pareil » qu’avant. Dans ma pratique personnelle d’auteur et de metteur en scène, je ne cesse de faire l’expérience d’une déstabilisation de mes habitudes d’écriture et de mon cadre de pensée par l’utilisation de mon ordinateur. Cela touche notamment au rapport entre le texte et la temporalité de la lecture ou de l’écoute.

Quelles sont alors les plus grandes innovations formelles des 20 dernières années ?
En tant qu’artiste, je dirais que les formes d’écriture associées de près ou de loin au web ont été les plus marquantes. Je veux parler notamment des langages de programmation, qui mettent sur un plan unique le texte, au sens de contenu à lire, et le texte, au sens de programme. Le langage html m’a beaucoup inspiré dans les créations pour la scène, car la mise en forme du texte y est indissociable du « texte » que voit le lecteur sur son écran. D’une manière analogue, mes créations cherchent à réduire la séparation entre le texte et sa mise en scène, en fabriquant des supports d’écriture où le texte peut devenir une matière labile, fluide, qui est modulée au plateau en temps réel. Dans un théâtre plus traditionnel, le texte est au contraire rejeté en amont de la représentation et il est en théorie « intouchable ».

Un traitement de texte du type Word fonctionne-t-il comme la page blanche du cahier de l’écrivain, et peut-on dire que le caractère « linéaire » limite les potentialités de création?
Tout support d’écriture introduit un jeu particulier de contraintes et de possibilités. Les traitements de texte les plus communs, comme Word, se placent plus du côté de l’impression et de la publication que de l’écriture. Le cadre imposé est celui de la page, les paramètres de choix correspondent étroitement à ceux du monde de l’imprimerie, comme la police caractère, l’interligne, la hiérarchie des titres, le paratexte. En utilisant Word, nous sommes en quelque sorte les imprimeurs de notre propre texte, mais du coup, nous n’avons pas accès à certains territoires que les écrivains armés de leur carnet manuscrit ont explorés. Cela dit, je me méfie de l’idée de perte ou de gain, car si le texte est toujours lié à son support, il n’en est pas prisonnier pour autant. Je n’aime pas l’idée que les nouveaux supports de l’écriture seraient d’une façon ou d’une autre « meilleurs » que le livre du point de vue créatif – cela n’a pas de sens. Le livre a libéré les possibilités de création, probablement parce qu’il a introduit un jeu de contraintes d’une profondeur remarquable, mais aussi par son inscription plus large dans l’imaginaire de la modernité. C’est plutôt cela qui m’intéresse: en quoi un support d’écriture s’inscrit dans un imaginaire donné.

Je viens du monde de la scène et je suis convaincu que tout un pan de cet univers est façonné par le rapport entre le texte imprimé et la parole, de la position des artistes jusqu’à l’architecture des théâtres et leur économie. C’est donc tout l’imaginaire du théâtre qui se lie à celui du livre, dans tous ses aspects.

Qu’est  Textopoly et qu’est-ce que ce logiciel propose en terme de conditions d’écriture?
Textopoly est quelque chose d’un peu à part pour moi, c’est aussi une création qu’on a fait à plusieurs (développement open-source : David Olivari; conception graphique et intégration de l’interface: Adrien Revel + Baptiste Genoyer (ABRèGe);design d’interaction: Intactile – Claire Ollagnon), à l’invitation du directeur de La Panacée, Franck Bauchard. La principale différence entre une page et l’espace d’écriture de textopoly, c’est qu’on se trouve effectivement sur une sorte de carte qu’on peut explorer dans toutes les directions, alors que le livre, lui, avance toujours vers le Sud (le bas) et vers l’Est (dans l’alphabet latin du moins). Il y a également une 3ème dimension, car on peut zoomer et dézoomer, ce qui introduit un jeu sur les échelles: on peut s’approcher et s’éloigner du texte, qui constitue des formes pixellisées à distance.

Tout un chacun peut-il participer au textopoly ? Comment mettre un outil si sophistiqué à la portée de tous les créateurs, même pas très « geeks » et peut-être parfois plus âgés?
L’expérience montre qu’il faut suivre un atelier ou une petite formation en ligne pour se mettre à utiliser textopoly. Je ne sais s’il faut vraiment être « geek », mais c’est sûr qu’il faut être prêt à affronter un fonctionnement très différent de celui dont on a l’habitude. C’est vrai que les personnes plus âgées ont souvent plus de mal à l’utiliser, mais j’ai l’espoir de résoudre ça un jour!

visuel : Textopoly, capture d’écran

Tous les articles de notre dossier « Avant-garde » sont à retrouver ici.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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