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« Moi et le Diable » de Nick Tosches : mysticisme et perversion new-yorkaise

« Moi et le Diable » de Nick Tosches : mysticisme et perversion new-yorkaise

03 novembre 2015 | PAR Marine Stisi

Dans une atmosphère sombre d’où se dégage une odeur lourde de café noir et des cigarettes, le brillant auteur américain Nick Tosches livre Moi et le Diable, un roman publié en 2012 aux États-Unis, et qui sort tout juste en France, chez Albin Michel. Un roman mystique, cru, et passionnant.

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A la découverte de l’interdit

Moi et le Diable, Me and the Devil, en Anglais, conte l’histoire de Nick, un écrivain vieillissant, qui tente, dans les premières pages du roman, de se débarrasser de sa vieille et tenace addiction à l’alcool. Grand lecteur, amateur de nourriture saine et de qualité (qu’il peine à trouver dans le tourbillon new-yorkais autour duquel il gravite, sans toutefois s’y mêler), et surtout, amateur de femmes, Nick erre de bars en bars, à la recherche de chair fraîche qui lui ferait oublier sa condition.

Les femmes qu’il convoite, sans jamais tomber dans le ridicule d’un jeune paon faisant son numéro, sont souvent jeunes. Qu’elles soient intéressées par lui, son âge, sa peau tombante, ne cesse de l’étonner, mais pourtant, il profite avec délectation des peaux et des corps qui lui tombent dans les mains, assez facilement.

Un jour, Nick rencontre Melissa. Melissa est jeune, belle, excitante, et surtout, elle jouera le jeu. Le jeu de la séduction, du désir, de la rencontre des corps. Elle jouera également celui auquel Nick voudra qu’elle se livre : celui de l’incandescence, de l’envoutement, de l’animalité, de la perversion. Nick est de ces hommes qui goûtent à l’interdit, et son interdit à lui, c’est le sang, le sang qu’il boit depuis les morsures qu’il fait lui-même à ses conquêtes.

Une soif mystique

Melissa, elle aussi amatrice de littérature classique, cite Hermann Hesse, le romancier allemand pour définir son amant, dont la relation devient, très rapidement, plus mystique et perverse qu’amoureuse :

L’adorable créature j’allais la chérir

Et me régaler de sa tendre cuisse

Je boirais son sans en bonne mesure

Puis hurlerais jusqu’à la fin de la nuit

On ne peut ignorer le caractère vampirique de l’envie dévorante de Nick pour le sang de ses amantes. Les vampires, dans la littérature classique, et ce, dès le XIXème siècle, sont des créatures souvent rongées par la solitude, dégoutées par la nature humaine décadente, par la société contemporaine et de consommation. Ce sont également des créatures férues d’élégance, de littérature, de musique classique, et qui souvent, possède une culture sans failles.

A bien des égards, les traits vampiriques classiques peuvent s’adapter à l’anti-héros dépeint par Nick Tosches, dont on ne saurait définir les limites autobiographiques (et, peut-être, ne veut-on pas le savoir, de plus que l’auteur s’amuse sans doute à brouiller les pistes) : sa grande bibliothèque poussiéreuse, son goût pour le compositeur américain Sergueï Rachmaninov, sa fascination pour le sang, pour les femmes, son dégoût pour le monde de la finance qui depuis quelques décennies, gâche de plus en plus chaque jour le New-York où il a toujours vécu… Puis,l’homme, par le sang ingurgité, retrouve force et jeunesse, son corps autrefois chétif reprend des muscles.  Les ressemblances sont déroutantes.

A la recherche du Diable

Si le vampire n’est pas explicitement cité dans le roman, il n’en est pas de même du Diable qui, en plus de figurer à la place centrale qui est celle du titre de l’ouvrage (et de porter une majuscule), tient également un rôle important, alors que Nick fait une rechute importante dans l’alcool et la décadence.

Ce Diable, alors, serait-ce le sang, dont Nick découvre le goût et dont il ne peut plus se passer, ou l’acte même de mordre ? Le Diable, est-ce le sexe, les pulsions perverses ?Sa folie intérieure qui le pousse, finalement, à comprendre que c’est la solitude dont il a besoin ? Le mal, parfois, s’engouffre par tous les pores d’une peau, et il a ici pris pleine possession de son objet.

Cigarettes, vin rouge et rock’n’roll

Dans une ambiance que l’on imagine un peu à la OnlyLoversleft alive, de Jim Jarmusch,  et aux guitares saturées qui illustrent la bande sonore du film, ce livre est, dans son genre, une véritable œuvre d’art.

Les mots sont pesés et quantifiés, et la fumée d’une cigarette laissée dans un coin d’une pièce nous suit longtemps après avoir terminé le bouquin. En quatrième de couverture, Keith Richards et Johnny Depp, dont Nick parlent avec amitié dans le roman (Keith Richards a d’ailleurs bien plus qu’un rôle léger, il est conseiller et ami, peut-être le seul du héros), se font d’ailleurs les critiques d’une ambiance qui, non sans surprise, leur ressemble un peu.

A lire avec précaution, mais délectation.

Nick Tosches, Moi et le Diable, Albin Michel, 432 pages, 22,90€. Date de parution : octobre 2015.

Visuels : (c) DR

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Marine Stisi
30% théâtre, 30% bouquins, 30% girl power et 10% petits chatons mignons qui tombent d'une table sans jamais se faire mal. Je n'aime pas faire la cuisine, mais j'aime bien manger.

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