Livres
Marcela Iacub peine à defendre DSK et tous les autres hommes des féministes d’aujourd’hui

Marcela Iacub peine à defendre DSK et tous les autres hommes des féministes d’aujourd’hui

06 janvier 2012 | PAR Yaël Hirsch

Lors de l’affaire Strauss-Kahn la fine auteure de « Confessions d’une mangeuse de viande » (2010, notre critique), avait signé de très nombreux papiers plutôt un peu au-dessus de la mêlée dans Libération et dans le Point. Le livre extrait de la réflexion de cette experte en questions sociales d’ordre sexuelles paraît finalement chez Fayard. Malheureusement, le caractère « actuel » et le temps « court » (on est tout de même plus de 6 mois après « l’Affaire ») de la rédaction du livre n’excusent pas vraiment son principal défaut : un manque de rigueur qui empêche l’auteure de prouver sa thèse. Selon la juriste et philosophe argentine, les féministes d’aujourd’hui seraient tellement prudes et guerrières  qu’elles transformeraient tout rapport sexuel en rapport de domination.

Pour décrire l’effet de l’affaire du Sofitel sur sa réflexion, Marcela Iacub parle de « Stupeur ». Cet opuscule est donc écrit pour sortir de la « sidération ».  Mais une fois lancé, le mouvement est trop diffus pour être structuré : la philosophe tente à la fois de revenir sur les faits, de comparer le droit français et le droit américain sur la question du viol, et de constater pour la France, que le traitement de cette affaire dans les médias exprime un anti-libéralisme sexuel largement soufflé par les féministes de la nouvelle génération.

 

De « l’épilogue dérobé » au réquisitoire

Commençons par les faits. Marcela Iacub résume largement les articles qu’elle a déjà publiés reprend sans y a jouter beaucoup de réflexion ou de recul les typologies des différentes thèses sur ce qui s’est « vraiment » passé au Sofitel. Mais dans le livre, elle commence par la fin et cite notre Première Dame pour rappeler que l’épilogue de l’affaire DSK a été « dérobé » : si la justice américaine l’a reconnu innocent et Mme Diallo mythomane, la réputation de l’ex-présidentiable est restée entachée. D’un point de vue légal, Marcela Iacub trouve cela parfaitement liberticide. Et elle explique cela : il y avait déjà, selon elle, le ver dans le fruit de la présomption d’innocence. Celle-ci a été tellement ressassée par les journaux français que l’innocence aurait déjà disparu sous la présomption.

Reprenant sa comparaison phare du crime sexuel et de l’assassinat, Marcela Iacub se lance alors dans un panorama du traitement du viol par la justice française. Ce chapitre 4, probablement le plus instructif sinon le plus intéressant de l’opuscule, rappelle que « La France se situe nettement au-dessus de ses voisins pour les peines prévues pour le viol simple » (p. 84). La juriste se heurte alors au point légal sur lequel nous avons tous butté : quand il y a accusation d’un acte aussi grave que le viol, finalement, la justice se retrouve à devoir trancher entre une parole et une autre parole. Or, pour Iacub, dans le cas Strauss-Kahn, on a cru Nafissatou Diallo plutôt que l’homme politique. Pour quelles raisons ? Plutôt que le motif de la classe ou la théorie du complot, Marcela Iacub propose une interprétation très personnelle et en même temps très générale. Selon elle,  les nouvelles féministes auraient instillé un climat de guerre avec le sexe masculin. Leur lobbying se serait traduit en droit par une acception du viol de plus en plus large; et  dans le cas du « parole contre parole » par une tendance nette à croire les voix des plaignantes considérées comme de pauvres choses face aux dominateurs phallocrates. Pour Marcela Iacub les nouvelles féministes renfrognées sur elles-mêmes et sur leurs prudes lignes Maginot anti-mâles n’auraient plus la capacité conceptuelle et l’ouverture de leurs grandes-sœurs différentialistes (i.e. : il y a deux sexes valorisons leurs deux univers dans un dialogue constructif). L’influence néfaste et prononcée de ces harpies aurait donc mené à une nouvelles société victorienne de répression du sexe, avec en option une tendance lourde au totalitarisme féministe.

 

Brouillon pour une reconquête

Marcela Iacub ne parvient cependant pas à convaincre dans cette grande thèse cachée sous les ressassements de l’Affaire. D’abord parce qu’elle ne cite pas les féministes qu’elle attaque (elle nous renvoie à un livre de Christine Delphy en note de bas de page, p. 99). Elle  cite très peu ce qu’elle dénonce, et se base plus sur une ou deux phrases de journalistes (volontiers des hommes) que sur des déclarations d’intellectuelles du mouvement. Qui plus est, aucun cas de droit n’est ajouté aux évènements new-yorkais pour venir étayer son développement. Et même concernant l’affaire DSK, Iacub laisse tous les à côtés et les suites du procès : Banon est évacuée en une note de bas de page et les autres affaires pas même évoquées. Pour Iacub, elles ne comptent pas puisque  la force physique ou sociale n’est pas une « domination », et que  les hommes devraient bien être libres de faire et faire savoir qu’ils ont des relations sexuelles avec qui ils désirent. Mais si l’Affaire DSK était bien révélatrice de nos a priori sur la sexualité et ses limites,  peut-être faudrait-il prendre en compte tout ce que DSK représente et tout ce que les médias français en ont dit.

Par ailleurs même si l’auteur s’en excuse honnêtement, il est vrai que l’essai est  écrit à la va vite,  ce qui fait perdre à Iacub sa plus grande force : son style incisif. Il est pourtant publié tardivement, quand le soufflé est bel et bien retombé. Peut-être l’auteure embourbée dans ses pléthoriques chroniques sur tout ce qui a trait au sexe (romans, films, ou essais universitaires…), n’a-t-telle plus le temps de mettre ses connaissances de droit et de philosophie au service d’une argumentation solide, informée, illustrée et convaincante. Mais sur le fond de la thèse, il y a également comme un hiatus : pourquoi et comment une philosophe comme Marcela Iacub revient-elle sans aucune finesse à ce que Michel Foucault décriait dans son « Histoire de la Sexualité » (1976) comme « L’hypothèse répressive »? Pourquoi mettre tant d’impatience à vouloir prouver que nous sommes réprimés dans une sexualité hantée par une image féministe du viol ? Probablement parce que c’est ce que ses lecteurs veulent entendre :  promettre la liberté sexuelle, c’est un peu promettre le Graal.

Marcela Iacub, Une société de Violeurs, Fayard, 150 p. 14 euros.

photo : © CROCUSSS/OPALE

 

 

Les Scissor Sisters reviennent
Le Ballet Royal du Danemark 1902-2005
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

6 thoughts on “Marcela Iacub peine à defendre DSK et tous les autres hommes des féministes d’aujourd’hui”

Commentaire(s)

  • antoine

    Enfin une femme intelligente qui sait faire la part des choses contrairement aux hystéros qui nous gavent!

    janvier 6, 2012 at 23 h 03 min
  • Polyanna

    « pourquoi et comment une philosophe comme Marcela Iacub revient-elle sans aucune finesse à ce que Michel Foucault décriait dans son « Histoire de la Sexualité » (1976) comme « L’hypothèse répressive »? Pourquoi mettre tant d’impatience à vouloir prouver que nous sommes réprimés dans une sexualité hantée par une image féministe du viol ? »
    Comment ne pas soupçonner là, tout simplement, une réaction communautariste de plus, dans une affaire DSK qui n’en manque pas hélas ???

    janvier 7, 2012 at 17 h 21 min
  • Yaël Hirsch
    yael

    Chère Polyanna,
    Merci pour votre commentaire. Que voulez vous dire par « communautariste » exactement? de quelle communauté? Les Strauss-Kahniens?
    Je crois cependant le livre de Madame Iacub va plus loin que l’affaire DSK. Plus qu’une défense de l’homme politique, c’est une mise en cause extrêmement maladroite et décevante de notre perception de la liberté sexuelle. C’est un peu ce que j’ai essayé de montrer dans cette critique.
    Bien cordialement,
    Yaël

    janvier 7, 2012 at 17 h 42 min
  • Beatrice bennett

    Bonjour,
    Juste une preicision: la justice americaine n’a pas innocente dsk, elle a declare un non-lieu, le proces selon elle ne pouvant avoir lieu pour des questions de procedures. Cela fait une grande difference et c’est pour cela que dsk est toujoursbpoursuivi devant une cour civile aux usa.
    C’est une confusion qui a souvent ete faite au lendebmain de l’affaire dans la presse française, alors que cela explique l’ambiguite de la situation actuelle.
    Bonne annee,

    janvier 9, 2012 at 15 h 34 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *