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« Ma mère rit » : la puissance d’une vie bouleversée par Chantal Akerman

« Ma mère rit » : la puissance d’une vie bouleversée par Chantal Akerman

28 janvier 2014 | PAR Bérénice Clerc

Ma mère rit aux éditions Mercure de France est un livre personnel de Chantal Akerman, une forme de biographie instantanée, une traversée des temps par le présent.

Le récit emporte le lecteur au cœur du réel, des moments de vie de la réalisatrice, elle s’offre sans impudeur, sans se répandre sans tout dévoiler, plan par plan, l’ombre se fait lumière, le soleil crée l’obscurité et la vie triomphe malgré tout.

Chantal Akerman malaxe les mots comme de la terre glaise, de sa vie fait naître l’humanité entière en un souffle, haletant peut-être. Elle insuffle une force vive pour le lecteur, comme une transfusion sanguine, ligne après ligne sur le fil de son histoire, son quotidien, son interprétation de son quotidien, sa famille, sa vie à multiples tiroirs.

La vieillesse de sa mère, l’angoisse de sa mort, son quotidien difficile à habiter, ses rencontres, le récit semble simple comme ceux qui cachent bien des choses et ouvrent des portes à qui veut les franchir.

Comme une litanie, les traces d’une langue ancienne, une mer asséchée à remplir du sel de ses larmes, une souffrance ancestrale, une fuite, un silence, un balancement, un débordement, un trop plein, faire le vide, libérer, purger le réel par la plume, Chantal Akerman saigne en langue vivante.

Pudique, animale, elle ne se célèbre pas, ne s’épargne jamais, se regarde peu, se traduit dans le regard de l’autre, ose la vérité, simple, crue, surexposée parfois mais jamais dérangeante pour le lecteur.

Chantal Akerman, n’explique pas, ne guide pas, ne déverse pas ses morceaux de vie gratuitement mais comme un enfant commence la marche, elle prend le risque de tomber puis se relève, retombe, se relève, un pas, un autre, un supplémentaire, elle marche légère, heureuse, retombe encore mais se relève toujours tel le Phoenix. Fragile peut-être, rare sans le savoir, abîmée sans doute, mais elle laisse passer la lumière par ses failles, éclaire, éveille, répare.

Comme une scarification lointaine, une cicatrice dont on ne verrait pas les traces à l’œil nu mais seulement de l’intérieur où grouillent les émotions ; Les maux de Chantal Akerman touchent avec élégance, pureté, non par compassion, sa greffe d’émotion laisse libre court à un rejet possible.

Sa vie est une déflagration, une fulgurance, une décharge d’Amour, une impossibilité à le vivre, un quotidien insurmontable souvent, un partage complexe, mais l’envie de saisir l’instant, le souffle du vent, la trace sur terre comme d’autres gravaient sur la pierre, dessinaient sur les murs de la grotte sans lumière, répétaient sans cesse des prières ou des poèmes pour sortir de leurs prisons.

Chantal Akerman ne veut pas être aimée, ou trop, elle aime sans limite, sans convention, inconditionnelle, déchirée comme l’écorce d’un arbre millénaire, elle offre de l’oxygène à qui veut la saisir.

Ma mère rit, une biographie particulière, montée dans le vif, creusée dans la vie et les mots, elle peut parler à tous mais fera fuir les chercheurs de trash.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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