Danse
Tauberbach, misère et altérité selon Alain Platel

Tauberbach, misère et altérité selon Alain Platel

28 janvier 2014 | PAR Christophe Candoni

Le metteur en scène et chorégraphe belge présente au théâtre de Chaillot à Paris, juste après sa création au Münchner Kammerspiele, sa dernière pièce intitulée Tauberbach. A la fois drôle et grave, rude et outrée, la danse déconcertante d’Alain Platel, portée par l’énergie folle et rageuse de ses interprètes, fait triompher l’altérité de la désolation.

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L’immense plateau de Chaillot recouvert de tonnes de vêtements épars figure un terrain vague en marge de tout. Ce décor de décharge où se fait entendre le bourdonnement quasi permanent de moustiques évoque de manière saisissante un environnement hostile, infécond et pestilentiel, qui devient pourtant le refuge précaire de cinq danseurs et une actrice naufragés des tempêtes de l’existence. Dans leurs reptations sauvages et leurs errances misérables, ils entrent en lutte et en survivance pour ne pas se dissoudre sous les monticules de textiles bigarrés.

La dernière pièce d’Alain Platel prend pour point de départ l’histoire singulière d’Estamira, une femme brésilienne atteinte de schizophrénie qui a choisi de vivre depuis une vingtaine d’années dans un dépotoir aux alentours de Rio de Janeiro. C’est Elsie de Brauw qui l’interprète, une comédienne néerlandaise vertigineuse qu’on a déjà pu admirer dans des rôles très forts de femmes écorchées sous la direction de Luk Perceval ou d’Ivo van Hove au NT Gent et au Toneelgroep Amsterdam. Elle apporte au personnage un caractère agressif et désespéré lorsqu’elle éructe son inadaptation au monde, entre résignation et destruction combative, forcément complexe et dérangeant car insaisissable. D’abord volontairement isolée, celle-ci parvient finalement à entrer en dialogue avec les corps surexpressifs et sous tensions de danseurs hors-pairs des ballets C de la B. Ils sont impressionnants de convulsions fragiles et spasmodiques, de contractions et de raideur élastique, de pulsions incontrôlées exprimant à la fois une forme de mal-être, de dureté et de vulnérabilité.

Il y a quelque chose de violent et de tendre à la fois dans le geste brute d’Alain Platel qui met en scène avec une acuité sensible une représentation juste de la marginalité et de la difficile tentative de rencontrer l’Autre. Son propos tend à relativiser les notions d’étranger, d’appartenance à un groupe, à une communauté. Platel, qui sait si bien utiliser la charge émotionnelle et bouleversante de la musique classique dans des spectacles comme Wolf ou plus récemment C(h)oeurs, fait ici entendre un enregistrement de Bach chanté par un chœur de sourds qui l’a bouleversé et qui lui permet justement de faire exister un groupe et créer un collectif sur scène. A plusieurs moments,  les artistes entonnent un chant a cappella (dont le Soave sia il vento de Mozart) interprété à l’unisson dans un moment suspendu.

Tauberbach d’Alain Platel évoque aussi la guerre, la misère, la destruction, l’hyperconsumérisme, autant de maux fragilisant et excluant les démunis. C’est une pièce forte car généreuse qui, même empreinte d’un pessimisme politique et social, demeure confiante en l’humanité.

Visuel © Chris van der Burght

Infos pratiques

Théatre Gérard Philipe
Comédie saint michel
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