Cinema
[Festival Lumière, jour 3] : Hommage à Chantal Akerman, rencontre avec Nicolas Winding Refn et Gaumont-Palace

[Festival Lumière, jour 3] : Hommage à Chantal Akerman, rencontre avec Nicolas Winding Refn et Gaumont-Palace

15 octobre 2015 | PAR Laurent Deburge

Une des spécificités du Festival Lumière est qu’il fait salles combles à pratiquement toutes les séances, fussent-elles programmées à 9 heures du matin et consacrées à des raretés du cinéma russe ou mexicain. Les places s’arrachent dès septembre et les publics venus du « Grand Lyon » nommé désormais métropole, et d’ailleurs, se réunissent avec la même fibre cinéphilique.

En cette journée du mercredi 13 octobre 2015 nous avons rencontré ce génie paradoxal de l’image et de la couleur, le cinéaste danois Nicolas Winding Refn, qui a la particularité d’être daltonien.

L’après-midi, au Comoedia, le Festival projetait Je, tu, il, elle, premier film de fiction, si ce mot là pouvait en pareil cas avoir un sens, de Chantal Anne Akerman, cinéaste belge née en 1950, suicidée à Paris le 5 octobre 2015. Cette 7ème édition du Festival Lumière lui est dédiée. La séance était présentée comme il se doit par Thierry Frémaux, directeur du Festival, Nicola Mazzanti, conservateur de la Cinémathèque royale de Belgique, qui a restauré le film en collaboration avec la réalisatrice, et par Mireille Perrier. La comédienne a lu un poème d’Antonin Veyrac, dédié à Chantal Akerman, dont il était proche, et que vous pouvez écouter ci-après.

Je, tu, il, elle est réalisé un an avant Jeanne Dilman, en huit jours, en 16 et en 35 mm. C’est le film radical, sans concession, d’une femme de 24 ans qui invente un cinéma. Il se déroule en trois actes. Une jeune femme, Chantal Akerman elle-même, est seule dans sa chambre, repeint les meubles, les déplace, se déshabille, porte ses vêtements posés sur son corps, sur ses épaules nues, comme des oripeaux pesants ne lui appartenant plus. Elle mange du sucre en poudre, des jours durant. Seul son corps lui indique qu’un mois est bientôt passé dans cette solitude absolue. Le spectateur est guidé par le commentaire en voix-off lu par la réalisatrice. Un jour elle sort et se retrouve sur l’autoroute. Un camionneur la prend en stop. C’est Nils Arestrup, dans un de ses premiers rôles, qui conduit et qui parle, tandis que la passagère reste toujours silencieuse. Tout est dit de la condition humaine et masculine, dans ce monologue terrible et magistral, admirablement joué par un comédien de 25 ans, qui est déjà tout ce qu’il sera, à savoir un acteur de génie. La jeune femme se rend ensuite chez une amie et prononce ses premiers mots : « J’ai faim », « j’ai soif ». Elles font longuement l’amour.
Nous sommes environ 40 ans avant La Vie d’Adèle…

Le visage, le regard, le corps de Chantal Akerman se filmant, filmant le temps comme personne auparavant, avec une densité inouïe, c’est une expérience de cinéma bouleversante.

En soirée, c’est à l’Auditorium que Thierry Frémaux, flanqué d’un Laurent Gerra un peu égaré, nous présente des films muets de la Gaumont, datant des années 1910. Alice Guy, première femme « cinématographiste », Louis Feuillade ou Léonce Perret sont au programme, avec des petits films populaires et comiques tournant souvent autour de la grivoiserie.

L’événement était intitulé « Un soir au Gaumont-Palace », en référence à une salle mythique, située près de la Place de Clichy à Paris, qui pouvait compter en 1931 jusqu’à 6000 spectateurs, ce qui en faisait la plus grande salle de cinéma du monde. Figurant dans l’énumération des souvenirs de George Perec, elle fut détruite en 1973. On aurait pu s’attendre à un moment festif et prestigieux. Ce fut en fait davantage un hommage appuyé au Président Nicolas Seydoux, émaillé de plaisanteries poussives de l’imitateur lyonnais, avec une animation réduite au service minimal. Un jeune pianiste méritant faisait ce qu’il pouvait, tel le bedeau organiste du Petit Baigneur, pour dynamiser les projections, mais l’absence d’amplification dans une salle de cette dimension n’était pas un atout. Restent les films, toujours émouvants à découvrir, tels La Fée au Choux d’Alice Guy (c. 1896), ou l’éléphant volé par le petit « Bout de Zan » de Louis Feuillade en 1913.

Cette petite déception confirme notre impression que l’essentiel du Festival n’est pas dans les évènements annoncés mais bien dans la programmation des films visionnés salle, toujours présentés par des personnalités. C’est le meilleur moment pour les rencontrer et les écouter parler de leur passion pour le cinéma.

 

visuels : photos officielles du festival.

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