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Livre : Valentine Goby, Des corps en silence

28 janvier 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après « Qui touche à mon corps, je le tue« , Valentine Goby reprend la thématique du corps féminin et le principe d’entendre diverses voix de femmes parler des violences et des plaisirs qu’apporte ce corps. « Des Corps en silence » se concentre sur la lutte contre la mort du désir de deux femmes que cent ans séparent.

corps-en-silenceClaire n’aime plus le père de sa fille, Kay. Les années et probablement aussi la naissance de l’enfant ont mis fin à son désir. Elle refuse de rentrer au foyer et entraîne sa fille dans un road trip extrêmement triste et poisseux des bonbons achetés pour faire diversion dans le quartier de la Défense. Henriette, elle est détruite quand son mari, Joseph Caillaux, ne veut plus lui faire l’amour. Doté d’une intelligence animale sur les besoins des corps, elle a tout fait pour le retenir, y compris savoir s’habiller et se comporter comme une putain pour lui. Elle ne comprend rien aux scandales politiques qui poussent son ancien ami, Gaston Calmette, directeur du Figaro à lancer une cabbale contre son mari. Jusqu’au jour où elle réalise qu’il ne s’agit pas seulement de politique mais également de rivalité pour une maîtresse. « L’affaire Caillaux » et le meurtre de Gaston Calmette par Henriette est un des plus grands scandales de la troisième république.

A cent ans d’intervalle, Valentine Goby crée un lien entre Claire et Henriette : ni l’une, ni l’autre ne veulent se résigner au « silence des corps » et à la fin du désir. La manière même dont le livre est structuré montre qu’il existe une sororité des mercenaires du désir. La dernière phrase d’un chapitre concernant l’une des deux héroïnes reste en suspens pour se terminer au début du chapitre suivant qui concerne la deuxième héroïne. Dans une écriture crue, parfois dure, et très souvent sensuelle, dont certains accents rappellent Marguerite Duras, l’auteure évoque la force du désir féminin, et la cruauté du manque quand il n’est plus là. Goby renoue également avec la fibre historique qu’elle avait exprimé en dépeignant une institutrice envoyée dans les années 1950 au Cameroun dans « L’Antilope blanche » . Imaginer les motivations d’Henriette Caillaux pour l’assassinat de Calmette est une entreprise fascinante, à la fois largement imaginative et extrêmement bien documentée.

Valentine Goby, « Des corps en silence », Paris, Gallimard, 144 p., parution le 5 janvier 2010,  13,50 euros.

« Pour Joseph, l’amant, elle porte sous ses robes des pantalons sans jours, sans guipures, ouverts à l’entrejambe, pour être prise debout à l’envi ; des jupons de crêpe de soie incrustés de dentelle de valenciennes, pour qu’il la cherche, la trouve, pour l’impatience ; des jarretelles de soie dont la douceur se confond avec la peau, la laissent intacte, sans le garrot des jarretières. Elle exclut les corsets qui mordent la chair, la forent de marques violacées, persistantes, où les œillères s’enfoncent, où les lacets s’incrustent, que les baleines blessent, pour des ceintures élastiques, des soutiens-gorges, des brassières de tulle aux boutons de nacre, des maillots qui ne compriment pas les seins, les gardent lisses, d’un bloc. » p. 31

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

4 thoughts on “Livre : Valentine Goby, Des corps en silence”

Commentaire(s)

  • valentin

    Je n’ai encore rien lu de Valentine GOBY. Ce matin, je l’ai découverte à la télévision. Je l’ai entendue parler de son livre : le silence des corps. J’ai beaucoup aimé tout ce qu’elle disait, si juste, si finement ressenti et analysé.
    Il faut choisir entre le confort et le désir. Hélas, la plupart des gens, vieux ou jeunes n’hésitent pas. Ils optent tous pour le confort qui met à distance le désir, qui pérennise l’habitude, la fixité, la réification de l’être. le confort pour qu’il n’y ait nulle surprise, pour qu’aujourd’hui soit comme hier et aussi comme demain. Le pur fonctionnement où l’amour n’est pas essentiel, où même il serait dangereux.

    Merci Madame, vous êtes jeune et vous ne faîtes pas partie des morts-vivants.

    Brunehaut

    février 28, 2010 at 14 h 09 min
  • Jean-Marc

    Je n’ai rien lu encore du livre de Valentine Goby, mais je fut très interpellé lors de sa présentation à la télévision. Je suis un homme, mais j’ai grande conscience de l’état de soumission des femmes qui subissent (et pour beaucoup) un mariage déçu ou encore arrangé. Des situations où l’on préserve le côté matériel de la famille, la peur du qu’en dira-t-on et le regard qui peut être posé sur la femme qui ose ENFIN vivre ses propres émotions, avec une sexualité vraie, partagée et non pas subie. Et les enfants !!!!! un enjeu incoutournable pour la plupart des femmes qui n’osent pas « vivre » et se sacrifient pour des bouts de choux qui plus tard se rendront peut-être compte que « maman » a toujours été malheureuse de vivre incomprise. Quand les hommes comprendront-ils que l’Amour et la Sexualité sont quelque chose de Sacré, par lesquels nous sommes nés, une merveille à ne pas banaliser dans la pornographie abondante journalière.
    Jean-Marc

    mars 12, 2010 at 12 h 50 min

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