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L’étrangère de Sandor Marai : dans les coulisses d’un adultère fou

22 octobre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Albin Michel réédite un roman du grand écrivain hongrois Sandor Marai (1900-1989). « L’étrangère » sonde le passé d’un fonctionnaire en rupture, ayant fui Paris pour choisir entre sa femme et sa maîtresse. Une oeuvre qui hésite entre la psychologie et la philosophie sans vraiment défleurer son sujet et qui n’est certainement pas le plus grand accomplissement de Marai.

Après quinze ans de mariage, le professeur Viktor Henrik Ashkenazi a quitté son épouse pour une danseuse. Mais après plus d’un an de vie avec sa jeune maîtresse, Ashkenazi s’en est détaché sans problème. Si elle, la sensuelle Elise, n’a pas su répondre à la plus grande question qu’il pose à la vie, qui pourra aider Ashkenazi à comprendre. Déboussolé, le héros se rend en villégiature sur la côte dalmate. Il quitte Paris pour réfléchir. Mais son caractère solitaire et même aux limites de l’insociabilité lui attire bien vite la méfiance des autres vacanciers…

Auteur à succès dans l’Entre-deux-guerres, exilé à New-York dans les temps soviétiques, Marai a continué à écrire toute sa vie dans sa langue maternelle une œuvre gigantesque, non lue dans son pays, et qui est restée assez méconnue jusque dans les années 1990.  Alors qu’il s’est donné la mort, juste avant la chute du mur, Marai fait partie de ces génies méconnus et mythiques d’un 20e siècle qui a annihilé un grand nombre de ses auteurs. Les lecteurs du 21e siècles sont férus de ces figures  à redécouvrir, à l’image d’un Walter Benjamin ou d’une Irène Némirovsky, et chacune de leurs parutions post-mortem est un évènement. La parution de l' »Etrangère » en Français est donc un moment important, surtout pour ceux et celles qui ont la nostalgie de la plume psychologique des auteurs du « K und K » : une fois tous les Schnitzler et les Zweig lus et relus jusqu’à la corde, l’œuvre riche de Marai est une bonne manière de poursuivre cette plongée dans l’inconscient du cœur de l’Europe – côté Budapest. Héla, « L’étrangère » n’a pas la finesse d’autres pièces maîtresses de l’œuvre de Marai, telles « Les braises » (parution française, 1995) ou « L’héritage d’Esther » (idem, 2001). La construction même du roman empêche la plume de jouer comme un scalpel : l’introduction décrit longuement un lieu de villégiature bourgeois de l’entre-deux-guerres, de manière impersonnelle. Puis la deuxième partie fonctionne en flash back pour dresser la généalogie d’une liaison où le personnage semble raisonner, avant de tirer les conclusions de la réflexion qu’il a pu mener retiré dans ce lieu de repos et de devenir soudainement fou à la fin du l’intrigue. Antipathique et rejoignant la tradition des universitaires méticuleux perdant la raison à force de disséquer la vie, le personnage de Askenazi est surtout ridicule dans ses questions existentielles qui paraissent bien souvent adolescentes et sont néanmoins le cœur de cible de Marai. Hésitant entre le psychologique et le philosophique, l’auteur ne donne pas de trame à ce personnage, sur lequel le lecteur  n’en sait pas assez pour vraiment suivre sa descente en enfer.

Sandor Marai, « L’Étrangère« , trad. Catherine Fray, Albin Michel, 223p., 18 euros, sortie le 4 novembre 2010.

 » ‘Rien de plus difficile que d’évoquer une affaire intime’.  » p. 105

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “L’étrangère de Sandor Marai : dans les coulisses d’un adultère fou”

Commentaire(s)

  • Bonjour, lu avec plaisir votre présentation nuancée du roman de Sandor Marai ! Je voudrais signaler une petite erreur : il ne s’agit pas de réédition, car c’est pour la première fois que l’on a traduit ce livre en français.

    novembre 9, 2010 at 14 h 39 min

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