Théâtre

Cadiot et Lagarde proposent un Ubu sur skis au Théâtre de la Ville

22 octobre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Créée à Avignon cet été, la pièce « Un nid pour quoi faire » de  l’équipe de choc Olivier Cadiot (écriture) / Ludovic Lagarde (mise en scène) est à l’affiche du Théâtre de la Ville encore ce soir et demain. Une farce alpine et cruelle sur un roi impuissant et sa cour de flagorneurs en temps de mondialisation démocratique. Original, vivant, et parfois brillant… Mais la démonstration politique s’essouffle malgré l’espace.

Après le succès du « Colonel des Zouaves » (1997), de « Retour définitif et durable de l’être aimé » (2002), et de « Fairy Queen » (2004) Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde continuent leur folle équipée. Sur une musique exceptionnelle d’un autre vieux compagnon de route, Rodolphe Burger, sur fond vidéo signé David Bichindaritz et Jonathan Michel, et sur une scénographie  ingénieuse, de bois et de sable et de grands espace imaginée par Antoine Vasseur, les deux « gars d’Oberkampf » imaginent l’arrivée d’un nouveau venu dans une petite cour déchue. celle-ci s’est exilée dans un chalet de montagne, autour d’un roi trop lucide pour être heureux. Et ce roi( interprété sur le mode de l’hystérie bonhomme par l’excellent Laurent Poitreneaux) se décrit même comme « un petit soleil pour trois pelés ». Robinson, le personnage clé des œuvres d’Olivier Cadiot, est amené à rejoindre ce reliquat de cour royale après avoir répondu à une annonce. Parmi les nobles pelés : Goethe, le surintendant sadique qui conceptualise le retour de la monarchie comme une opération de marketing, Buffon, le poète à l’accent québécois ancien qui déclame des vers sur la bonne chair au lever du sire (ne surtout pas dire de « sa majesté »), le nutritionniste psy tyrannique, Monsieur Bouboule, et deux dames de compagnie qui oscillent entre nuisettes légères et chaussures de skis. Dans ce contexte d’une chute sans espoir réel de retour, il n’y a rien à faire dans l’exil alpin ;  à part imaginer quel nouveau blason marketer pour redorer un peu la royauté, vivre en vase clos, skier, manger des röstis, prendre le soleil, respecter les rituels, et surtout écouter le roi. Cette dernière activité, Robinson la pratique fort bien : il ne pipe mot et s’attire les faveurs, et même les ferveurs du monarque. Mais n’est-ce pas se taire pour mieux régner?

La beauté des vidéos de neige et le style si familier et en même temps si décalé d’Olivier Cadiot emportent tout de suite le spectateur, qui se laisse bien vite entraîner par cette troupe improbable de fossiles aux brusques et fugaces velléités de se (post)moderniser. Les remarques justes sur le mode de vie alpin semble en référer aussi bien aux évadés fiscaux que royaux, et tous les codes de la droite légitimiste sont parfaitement respectés. La superbe scénographie, les costumes irrévérencieux, et les chorégraphies indignes de cette Royal Academy finissent de distiller une atmosphère bouffonne et absurde qui fait bien sûr immédiatement penser à Jarry. Malheureusement, le spectacle ne tient ni l’espace, ni la longueur. D’abord, dans le grand espace qu’ils doivent remplir, les personnages inégalement développés par Cadiot ne savent souvent pas quoi faire d’eux-mêmes. Ensuite, la farce mutine, si bien écrite soit-elle, s’essouffle vite et ne tient pas la moitié des deux longues heures du spectacles : puisque le roi est si lucide sur son sort, son auto-dérision conjuguée au huis-clos et aux hésitations sur les modèles à suivre ne permettent pas à Cadiot de développer une véritable caricature politique : dinosaure sans horizons, le roi n’est l’archétype de rien : ni du tyran, ni du monarque éclairé, ni même du dirigeant abusivement bling-bling d’une démocratie que nous connaissons bien. La parodie se transforme donc en suite de sketches, qui font certes sourire – pour certains- mais qui ne savent pas garder l’attention du public.

« Un nid pour quoi faire« , d’Olivier Cadiot, mise en scène : Ludovic Lagarde, la Comédie de Reims, scénographie : Antoine Vasseur, musique :Rodolphe Burger, vidéos : David Bichindaritz et Jonathan Michel, chorégraphies et mouvements : Stéphanie Ganacheux, avec Pierre Baux, Valérie Dashwood, Guillaume Girard, Constance Larrieu, Ruth Marcelin, Laurent Poitreneaux, Samule Réhault, Julien Storini, Christèle Tual, Théâtre de la Ville, 2 place de châtelet, Paris 1ier,  m° Chatelet, 12 à 28 euros, résa : 01 42 74 22 77.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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