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Ballets roses de Benoît Duteurtre : critiques croisées

06 mai 2009 | PAR La Rédaction

Deux de nos plumes ont lu Ballets roses de Benoît Duteurtre (Ed Grasset). Elles ont formulé suite à leur lecture deux avis divergents. Voici leurs critiques :

Le sucre roux du gendre idéal

Le gendre idéal saisit délicatement avec la pince à sucrier le carré de sucre roux niché en son sein. Le sucre s’humecte de café et coule proprement au fond de la tasse.

Telle pourrait être la métaphore des Ballets roses de Benoît Duteurtre. Celui-ci s’empare précautionneusement d’une affaire politico-érotique mettant en scène le gout immodéré du président de l’Assemblée Nationale (1954-1955 et 1956-1958), André le Troquet, pour les jeunes filles. Certes, il est tout à l’honneur de l’auteur de se garder d’un voyeurisme de plume. Mais était-ce bien nécessaire d’en faire une profession de foi martelée au cours du développement ?

Comme ce gendre idéal s’autorisant la frivolité d’un sucre roux contre le traditionnel blanc, l’auteur semble se surprendre lui-même de cette incursion de fait dans la libido d’un homme d’Etat. Un style pondéré s’accorde alors avec la posture de l’auteur. Traiter un sujet polémique comme celui des Ballets roses sans éclat ni entrechat stylistique, ne blesse personne, et encore moins la belle-mère. Le lecteur peut s’agacer de ce ton consensuel et presque monocorde, toutefois émaillé de quelques jolies formules telles « ces yeux d’enfants qu’ont souvent les adultes devant la figure du pouvoir ».

A l’image de la pince à sucrier qui fait obstacle entre le désir du sucre et sa réalisation immédiate, l’auteur adopte une approche distanciée de son sujet par le récit de ses recherches historiques. En effet, ce récit des recherches menées dans de multiples archives devient alors écran entre l’affaire des ballets roses et son écriture. Si ces recherches justifient le sérieux de l’ouvrage, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander si leur récit n’a d’autre but d’apporter une caution « morale » de plus à l’auteur.

Le sucre roux noircit de caféine et peu à peu se dissout. De même les attentes initiales du lecteur que des pistes de comparaisons entre l’affaire des Ballets roses et l’affaire Outreau ou Baudis avaient stimulé. Ce livre, voulu comme le croisement de l’Histoire, de l’anecdote et d’une pensée personnelle, ne lance finalement que des pistes éparses. A titre d’exemple, cette phrase : « L’ambigüité vaut particulièrement pour les affaires de mineurs, car si la pédophilie au sens strict suscite un dégout assez général, l’adolescence est par nature un pôle ambigu de la fixation de la libido ». Le paradoxe décelé est passionnant mais l’auteur se gardera de l’approfondir. Séquelle d’une posture littéraire trop timorée ?

Le sucre roux coule au fond de la tasse, le livre se referme. Reste alors l’évocation nostalgique des années 50, comme « l’ultime parade d’une France disparue ». Quant à elle, l’affaire des « ballets » entendra qu’une plume plus audacieuse vienne réveiller cette Rose endormie…

Benoit DUTEURTRE, Ballets roses, Grasset et Fasquelles, 8 avril 2009, 243 pages

Claire-Marie Foulquier-Gazagnes

Nostalgie autour d’un fait divers : Ballets roses, de Benoît Duteurtre

Avec « Ballets roses », Benoît Duteurtre s’attaque à un fait divers enterré : les parties fines de l’ancien président de l’Assemblée, André Le Trocquet, avec de jeunes adolescentes. Dans un essai nourri d’Histoire et d’anecdotes, Duteurtre préfère ressusciter une époque- celle de son arrière grand père, le président de la République René Coty- plutôt que de plonger sa fine plume dans le linge sale et scabreux des coulisses de la IV e République. Un voyage pudique au pays de la nostalgie.

duteurtre Qui se souvient aujourd’hui d’André Le Trocquet ? Le nom fait peut-être encore sourire ceux qui se souviennent du procès de l’homme de 75 ans pour « détournement de mineurs ». Mais avant cela, nous rappelle Benoît Duteurtre, Le Troquet représente au niveau le plus haut, une certaine France. Pur produit de la méritocratie française, cet enfant naturel d’une femme de ménage entre en politique dès l’âge de 18 ans, au début du siècle. Courageux combattant sur le front de la Première guerre mondiale où il perd un bras, il devient avocat. Pendant la seconde guerre mondiale Le Trocquet est un grand résistant de la première heure. Elu député socialiste du XII e arrondissement en 1936, il fait partie de ces parlementaires qui ont quitté la France sur le Massilia et n’ont pas voté les pleins pouvoirs à Pétain. Avocat de Léon Blum à son procès de Riom (1942), il fait dans sa plaidoirie le procès de la France de Vichy. Ses relations difficiles avec le Général de Gaulle, qu’il a rejoint à Alger en 1943, le laissent dans une position secondaire après la guerre, malgré son immense ambition. Dans sa vie privée, Le Troquet est encore un homme du XIX e siècle : il aime les femmes légères de l’opéra, trompe allègrement sa femme, pour vivre après sa mort avec deux demi-mondaines pseudo-artistes. Par ailleurs, il n’hésite pas à abuser pour son plaisir personnel des biens que la République met à son service. C’est dans son joli pavillon de fonction du Butard (Domaine de Saint-Cloud) qu’il met en scène avec sa compagne et un pourvoyeur de chair fraîche un peu louche, Jean Merlu, des chorégraphies érotiques avec des jeunes-filles de quatorze à seize ans. L’affaire éclate en 1959. Jugé coupable en 1960, Le Trocquet est condamné à une peine légère (un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende) qui a souvent choqué.

Faisant un important travail de recherche et n’hésitant pas à se mettre en scène aux diverses archives qu’il a consultées (sans trop de problèmes apparemment), Benoît Duteurtre reprend l’affaire des ballets roses en lui donnant tout un souffle historique. A mille lieues du film de Jean-Pierre Mocky, « Les ballets écarlates » (2005) qui se concentrait sur les victimes, leurs familles, et les ignobles abus sexuels, Duteurtre recontextualise l’affaire pour la dépasser et voir dans ses acteurs l’essence même de la France des années 1950. L’auteur se permet d’aller plus loin qu’Outreau et que l’horreur de la pédophilie. On pourrait le lui reprocher. Il dépeint les victimes des ballets roses comme des gamines, certes influençables, mais surtout idiotes et séduites par la belle allure de Jean Merlu et le luxe. Bref, il passe si vite sur le crime qu’on dirait qu’il l’évite. Mais l’affaire de mœurs n’est pas ce qui intéresse Duteurtre. Il y a un agenda secret et plaisant dans le livre : soutenir la thèse délicieusement conservatrice et profondément gaullienne qu’il n’y a pas de rupture entre la IIIe et la IVe République. C’est la guerre d’Algérie, puis mai 68 qui ont transformé nos sociétés. Mais au milieu des années 1950, comme avant la guerre, l’école permet l’ascension sociale, le mariage bourgeois va de paire avec l’adultère, et la « haute » s’amuse à l’opéra. Duteurtre est nostalgique des voix, des sons, des pensées de cette époque qu’il n’a pas connue mais qu’il a souvent rêvée, notamment à travers la figure –bien plus propre que Le Trocquet- de son arrière grand-père, le président René Coty. De sa nostalgie et de son travail d’archives il tire un essai historique séduisant, où le lecteur apprend ou se rappelle beaucoup de faits et d’évènements sans jamais s’ennuyer. L’écriture claire –et donc elle aussi surannée- véhicule sans effort beaucoup de matière. Dans cet essai à l’ancienne, le lecteur suit le personnage de l’auteur qui se pose ouvertement des questions importantes, d’ordre politique, social, mais aussi générationnel. Le pouvoir politique entraîne-t-il toujours chez ceux qui en ont goûté une libido puissante et un arsenal de perversités ? Pourquoi est-on choqué de voir une lolita de quatorze ans en objet de désir d’un vieil homme libidineux, mais plus du tout dès qu’elle a tout juste l’âge de la maturité ? Un grand homme peut-il conserver sa stature face à ses valets ? Que l’on apprécie ou que l’on se méfie de la pudeur de Duteurtre, il y a beaucoup à apprendre des « Ballets roses ».

Benoît Duteurtre, « Ballets roses », Grasset, 244 p., 17 euros

« Au fil de ce travail, comme je m’enchantais de chaque découverte ajoutée aux autres pour compléter mon puzzle d’époque, je me demandais aussi pourquoi j’éprouvais cet étrange plaisir à ranimer le passé, à faire revivre les morts, à remonter le temps avec nostalgie… Peut-être parce que, sans cette continuité de l’Histoire, sans cette faculté de relier les époques, l’existence humaines paraîtrait trop absurde et solitaire, simple poignée de destins et de moments évaporés dans l’infini. Le sentiment que le passé est toujours là, dans nos caves et nos greniers, qu’il suffit de fouiller pour recréer des liens entre les vivants et les morts, m’a particulièrement réjoui pendant plusieurs mois, tandis-que je devenais familier de lieux étranges où se conservent- dans des registres, dans des livres et des bobines de pellicule- tous ces fragments épars de nos vies » p. 240

Yaël Hirsch

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One thought on “Ballets roses de Benoît Duteurtre : critiques croisées”

Commentaire(s)

  • gherra jean paul

    je voudrai remercier benoit dutertre d’avoir citer le nom de mon pere georges gherra journaliste a france-soir auteur de nombreux articles sur les ballets roses.

    mai 26, 2009 at 10 h 42 min

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