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La séduction du diable :Laurence Rees enquête sur le charisme de Hitler

27 janvier 2013 | PAR Jean-Paul Fourmont

Diplômé d’Oxford, Laurence Rees est l’auteur, le réalisateur et le producteur pour la BBC de la série documentaire « La séduction du diable – Adolf Hitler ». Il est également l’ancien directeur de la chaîne d’histoire de la BBC. Il s’est spécialisé dans l’écriture de livres et la réalisation de documentaires télé sur les nazis et la Seconde Guerre mondiale. En 2006, il a reçu le British book award, lequel récompense le livre d’histoire de l’année, pour son ouvrage sur Auschwitz. Ses réalisations ont également été distinguées par de nombreux prix. Le présent ouvrage a bénéficié de la relecture du professeur Ian Kershaw.

CET OUVRAGE N’EST PAS UNE TENTATIVE DE RÉHABILITATION D’HILTER

Adolf Hitler était un improbable chef d’Etat : haineux, incapable de nouer des relations normales avec quiconque, refusant de débattre des questions politiques. Et pourtant, comme chacun sait, il a reçu le soutien de tout un peuple durant plus d’une décennie.

Comment un personnage aussi antipathique a-t-il pu fasciner à ce point des millions de gens et les mener à l’abîme ? Telle est la question que se pose ici l’auteur. Dans cet ouvrage dense, Laurence Rees examine en effet la nature même de la séduction qui émanait du dictateur et, pour ce faire, il analyse le rôle que le prétendu charisme de ce criminel sans précédent dans l’histoire a pu jouer dans son succès.

HILTER ETAIT SEUL

Adolf Hitler, explique Laurence Rees, était un homme seul. Mais, pour tous ceux qui l’ont rencontré, il était doté d’un véritable charisme. Le terme « charisme », tel qu’il est employé par l’auteur, est neutre ; il ne traduit aucun préjugé de l’auteur à l’égard du Führer : bons et méchants peuvent le posséder. Un chef d’Etat charismatique comme Hitler est plus proche d’une figure quasi-religieuse qu’un chef d’Etat ordinaire.

LAURENCE REES N’EST PAS FASCINE PAR HILTER

L’auteur n’est absolument pas fasciné par Adolf Hitler, mais il n’a pas vécu cette époque de crise économique, où une simple baguette de pain coûtait un million de Mark. Laurence Rees n’a pas dû faire l’expérience du sentiment d’avoir été trahi par le système économique. Pour l’auteur britannique, qui ne relativise en rien le nazisme et ses crimes, il faut tout remettre dans son contexte pour bien comprendre pourquoi il fascinait à ce point les gens. Ainsi que le précise Laurence Rees, le fait de suivre un chef charismatique ne constitue en aucun cas un alibi (probablement trop commode) pour s’exonérer de toute responsabilité.

Si pour conquérir le pouvoir Adolf Hitler a beaucoup usé de son magnétisme, qui électrisait tant son peuple, le charisme n’est pas le seul moyen qui lui a permis d’arriver à ses fins. L’auteur brosse, à cet égard, un panorama très complet et détaillé de son recours à la violence. Ce faisant, il donne à voir un odieux personnage n’hésitant point à utiliser la menace, le meurtre et la terreur pour tracer son chemin et accomplir son funeste destin.

LA CRISE JUSTIFIE-T-ELLE TOUT ?

Ce livre d’histoire sur les ressorts de la séduction hitlérienne est également un livre d’une surprenante actualité. Il concerne en effet le désir de se laisser diriger par une forte personnalité en cas de crise. Pour l’auteur, qui se fait extrêmement critique à propos du fonctionnement du monde actuel, très peu de choses ont changé depuis 1945. Il fait notamment référence au quasi-culte des héros et des célébrités qu’organisent notamment les médias.

« TRAVAILLER EN DIRECTION DU FÜHRER »

L’auteur reprend la formule mémorable du professeur Ian Kershaw, selon laquelle beaucoup d’Allemands « ont travaillé en direction du Führer » durant ces années sombres. Ils ont pris des initiatives directement dans la gestion du mal, ou bien dans la collaboration.

Adolf Hitler encourageait tout ceci, il appréciait énormément les personnes qui allaient aux devants de ses désirs et qui anticipaient l’expression de ses volontés en les réalisant par eux-mêmes. L’auteur cite, à cet égard, l’exemple d’un Allemand qui devint le père d’un enfant handicapé en 1938 et qui écrivit à Hitler pour qu’on l’aide à tuer son fils… Hitler fit alors faire une enquête et ordonna, ensuite, l’euthanasie.

Cet ouvrage dense et documenté est une remarquable réussite. L’intérêt du lecteur ne faiblit pas entre la première et la dernière phrase. Laurence Rees propose ici une explication de la folie hitlérienne et il n’y a aucun essai de réhabilitation de sa part, bien au contraire. L’auteur rapporte qu’à la fin de sa vie, dans son bunker, Hitler n’a pas changé, mais que la perception des autres à son encontre a évolué, car le charisme existe seulement dans l’interaction entre un individu et un auditoire réceptif et les échecs répétés d’Hitler ont indéniablement porté atteinte à sa séduction charismatique.

Laurence Rees, Adolf Hitler. La séduction du diable, éditions Albin Michel, janvier 2013, 442 p., 22 euros.

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Jean-Paul Fourmont
Jean-Paul Fourmont est avocat (DEA de droit des affaires). Il se passionne pour la culture, les livres, les gens et l'humanité. Contact : [email protected]

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