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L’esprit de l’escalier, dernier roman Raul Ruiz avant ses innombrables morts ?

25 décembre 2011 | PAR Olivia Leboyer

Raul Ruiz est-il mort l’année dernière ? Lui-même n’en est pas très sûr. Après avoir vécu plusieurs vies (au moins 3), pouvait-il se contenter d’une seule mort ? Un roman étourdissant, d’une très grande élégance, autour de ce fameux grand saut… Sortie le 4 janvier 2012.

L’incipit donne le ton : « Y a-t-il une mort après la mort ? ». Ayant exploré les multiples facettes de l’existence, changeante, miroitante, trompeuse et si séduisante, Raul Ruiz, sentant la mort venir, s’interroge avec malice sur cet univers encore inconnu, sur ces rivages étrangers. Mais ne lui est-il pas arrivé, déjà, par le passé, de mourir ? Le passé se vit bien souvent dans le futur : l’enfance peut trouver un sens et une saveur inédites avec le temps retrouvé. Chez Proust, Ruiz avait sondé le kaléidoscope des amours passées. Et l’année dernière, soudain, il nous avait offert ce qui est peut-être le plus beau film de tous les temps (passés et à venir) : Mystères de Lisbonne ! Cette fresque éblouissante (Prix Louis Delluc 2010), presque trop belle pour être vue, nous avait littéralement coupé le souffle.
Aujourd’hui, bel et bien mort, Raul Ruiz sort un roman étonnamment vivifiant, plein d’humour, de labyrinthe et de fausses pistes (L’esprit d’escalier ? Non, tout simplement, l’esprit de l’escalier, celui qui vit sous l’escalier !). Un Agathopède belge, de Gand, après sa mort, revient en spectre hanter quelques autres Agathopèdes, une voyante sympathique, une belle jeune fille. La mort n’est-elle un canular aussi improbable que la résurrection ? Sommes-nous bien au XXe siècle, où l’on peut croiser en coup de vent Gérard de Nerval ? Peu importe, nous flottons aimablement d’un café à l’autre, sans espoir mais surtout sans désespoir : sait-on jamais ?
Ce roman brillant, pudique et lumineux nous entraîne vers une mort souriante et protéiforme, très semblable à la vie, dont elle n’est peut-être que l’envers. L’élégance de Raul Ruiz, qui a terminé le roman quelques jours avant de mourir, est stupéfiante.
A lire absolument, avant ou après votre mort.

Extrait : « Je veux dire que cette chose-là… la pensée… je n’ai pas ça en moi. A la place, il y a des rugosités de l’esprit. Des pelures d’oignon, tout au plus, correspondant à des états d’âme. Enfin, quelque chose de ce genre.
– Oui, je te comprends, dit-il, je suis comme toi, je me laisse aller, je flotte dans l’air. » (p. 38)

L’esprit de l’escalier de Raul Ruiz, roman Fayard, collection Alter Ego, 241 pages, 19 €. Sortie le 4 janvier 2012.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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