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Les autos tamponneuses, physiologie du mariage par Stéphane Hoffmann

25 décembre 2011 | PAR Olivia Leboyer

Le dernier roman de Stéphane Hoffmann (Château Bougon, Des filles qui dansent, Des garçons qui tremblent), physiologie du mariage en milieu grand bourgeois breton, sonde les sentiments avec férocité et tendresse. Une réussite !

Cela va faire quarante ans qu’Hélène et Pierre sont mariés : y a-t-il lieu de le célébrer ? Stéphane Hoffmann nous introduit dans un ménage de grands bourgeois bretons, où quelque chose de diffus, une sorte de malaise, semble s’être installé. Hélène aime Pierre, mais surtout lorsqu’il n’est pas là. Depuis qu’il a pris sa retraite, dans leur belle propriété de Vannes, l’amour conjugal a des airs de cohabitation forcée.
Après Balzac (Physiologie du mariage, Béatrix, beau roman dont l’action se situe en Bretagne), après Moravia (L’amour conjugal), et bien d’autres, Stéphane Hoffmann dresse du mariage un tableau en eau forte, assez amer : « Le mariage a toujours ressemblé à un tour en autos tamponneuses : c’est inconfortable, on prend des coups, on en donne, on tourne en rond, on ne va nulle part mais, au moins, on n’est pas seul. » (à peu de choses près, la phrase se trouvait déjà dans son précédent roman, Des garçons qui tremblent, prononcée alors par Patricia, la mère de l’héroïne).
Les échanges entre époux évoquent une lutte à couteaux tirés, une partie de tennis, un rapport de force. Est-ce bien l’amour ? Oui, en dépit des apparences, l’aigreur, l’absence de communication, l’agacement peuvent aussi sonner, parfois, comme des mots d’amour. Maladroits, à contretemps, figés dans leurs principes, leur éducation et leur snobisme (qui n’a pas que du mauvais !), Hélène et Pierre sont comme entravés, empêchés. C’est le mariage qui fait cela ? Peut-être bien : les conventions sont inventées pour ceux qui entendent vivre en bons partenaires, mais pas pour les vrais amoureux, qui exigent autre chose, mais quoi ? On n’est pas loin du beau film de Stanley Donen, Voyage à deux (où Audrey Hepburn et Albert Finney étaient d’ailleurs, eux aussi, coincés dans leur petite voiture).
Les autos tamponneuses (en lice pour le Prix des Deux Magots, qui sera décerné le 31 janvier) est un très bon roman, très drôle, plein de formules percutantes. C’est aussi un roman mélancolique et beau, sur le fil, qui surprend constamment.
Ajoutons qu’il y est beaucoup question de bonne nourriture : c’est un roman qui donne faim, avec des plats superbement décrits (ce qui est assez rare pour être souligné) et une très belle histoire secondaire sur le devenir des boucheries locales !

Extrait : « Le pigeonneau au foie gras est doux, tendre, subtil et me rappelle – mon Dieu ! que vient-elle faire à cette table ? – certains baisers d’Esther dont la présence, d’un coup, s’impose à moi. Ce dîner, il y a un an déjà, à la Grande Cascade, où nous nous étions tellement moqués de tout, et surtout de nous-mêmes. Je ne reverrai pas Esther et je suis là, avec Hélène, de plus en plus nerveuse. Nous n’avons plus l’habitude de dîner ensemble en public. » (p. 21)

Les autos tamponneuses de Stéphane Hoffmann, éditions Albin Michel, 2011, 233 pages, 17 euros.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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