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Jorge Semprun est mort

Jorge Semprun est mort

07 juin 2011 | PAR Yaël Hirsch

L’homme de lettres, scénariste d’Alain Resnais et ancien ministre de la Culture espagnol est mort, ce mardi 7 juin à Paris. Il avait 87 ans. Un hommage public lui sera rendu samedi 11 juin à 10h au Lycée Henri IV. Semprun reposera, selon sa volonté, aux côtés de sa femme au cimetière de Garentreville, en Seine-et-Marne. L’enterrrement aura lieu dans l’intimité et il n’y aura pas de cérémonie religieuse. L’écrivain sera inhumé dans le drapeau républicain espagnol.

Né dans une grande famille espagnole qui a soutenu la république à la fin des années 1930, Jorge Semprun s’est engagé dans la Résistance Française, alors qu’il n’avait même pas 18 ans. Il raconte cet engagement, les écrits de Sartre et René Char dans son sac de maquisard, dans son livre autobiographique « L’écriture ou la vie » (1991). Il y raconte également son arrestation par la Gestapo en 1943 et sa déportation à Buchenwald, où il survit notamment grâce à sa connaissance de l’Allemand, son travail dans l’administration du camp et ses liens avec les réseaux communistes.

Après la guerre, Semprun travaille comme traducteur à l’UNESCO et milite dans le parti communiste espagnol. Dans les années 1950, il participe activement à la résistance communiste contre le régime de Franco. Il parle de cet engagement dans « L’Autobiographie de Federico Sánchez » (1976), qui reçoit le prix Planeta. En 1963 paraît son premier récit de déportation entièrement réconté depuis le train qui l’a mené à Buchenwald, « Le Grand Voyage ». Il quitte l’Espagne pour la France en 1966. Cette même année, il signe le scenario de « la Guerre est finie », d’Alain Resnais. En 1969, il rédige le scenario de « Z » de Costa Gavras. Ministre de la culture espagnole du gouvernement socialiste de Felipe González, Semprun continue en parallèle à écrire son œuvre (L’Algarabie, 1981, La montagne Blanche, 1986).

Le prix de la Paix des éditeurs et libraires allemands et le Prix littéraire des droits de l’Homme 1995 lui sot remis pour ce qui reste probablement son plus grand livre : L’écriture ou la vie, où l’écrivain mène de front travail précis de témoignage et néanmoins engagement pour la jeunesse, la camaraderie, l’entraide humaniste et la littérature. A partir des années 1990, Semprun fait résolument le choix de l’écriture et de l’engagement pour la mémoire, au point d’incarner souvent ce qu’il reste de la conscience et de la culture européennes dans la dernière partie du 20e siècle. Intellectuel engagé, Semprun témoigne souvent après des collégiens et des lycéens et signe en 1995 un livre de dialogue avec Elie Wiesel « Se Taire est impossible ». Il s’y montre toujours soucieux de différencier entre camp de concentration (Buchenwald) et d’extermination (Auschwitz) et de réfléchir encore et toujours sur le rôle du témoin. En 2001, « Le mort qu’il faut » vient clore la tétralogie de son témoignage littéraire, après « Le grand voyage « , « L’écriture ou la vie »  et « Adieu vive Clarté ». En 2003, Semprun revient à sa langue maternelle, l’Espagnol, pour se détacher de son expérience personnelle et passer à la fiction avec « Vingt ans et un jour ».

Homme de son siècle, mais avant tout homme de culture, Semprun était membre de l’Académie Goncourt depuis 1996. Il devait se rendre à Pau à la fin du mois de mai pour remettre le prix Heptaméron de la nouvelle littéraire à de jeunes auteurs à la fin du mois dernier, mais avait du décliner cette invitation pour des raisons de santé. Il est mort ce mardi 7 juin à Paris.

Voici un extrait de l’écriture ou la vie :
« Le professeur Maurice Halbwachs était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysenterie qui l’emportait dans la puanteur.

Un peu plus tard, alors que je lui racontais n’importe quoi, simplement pour qu’il entende le son d’une voix amie, il a soudain ouvert les yeux. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d’humanité vaincue mais inentamée. La lueur immortelle du regard qui constate l’approche de la mort, qui sait à quoi s’en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement : souverainement.

Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d’une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C’est la seule chose qui me vienne à l’esprit.

Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre…

Le regard de Halbwachs devient moins flou, semble s’étonner.

Je continue de réciter. Quand j’en arrive à

…nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons,

un mince frémissement s’esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs.

Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel « .

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

5 thoughts on “Jorge Semprun est mort”

Commentaire(s)

  • gurrea josefa

    jour de tristesse
    merci d avoir existe monsieur SEMPRUN y GURREA

    juin 8, 2011 at 11 h 22 min

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