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John Fante – Romans 1: Arturo Bandini est de retour…

John Fante – Romans 1: Arturo Bandini est de retour…

27 juin 2013 | PAR Alice Dubois

[rating=5]

Né en 1909 à Denver et fils d’immigrés italiens, John Fante est considéré aujourd’hui comme le précurseur de la Beat Generation. Mais cette reconnaissance arriva bien tard car en 1983, l’auteur et scénariste américain mourut dans l’indifférence générale. On doit cette renaissance littéraire à Charles Bukowski qui le considérait comme un maître absolu et qui s’attacha à rediffuser ses œuvres après sa mort. Pour lui rendre hommage à l’occasion du trentième anniversaire de sa disparition, les éditions Christian Bourgois publie un recueil intitulé « John Fante – Romans 1 » qui regroupe les trois premiers ouvrages de ce qui constituera « la saga d’Arturo Bandini ». Une aubaine pour (re)découvrir l’œuvre mal connue d’un auteur inclassable.

JohnFante

C’est en 1936 que John Fante crée le personnage d’Arturo Bandini, sorte de double romanesque qui fait écho à sa propre réalité. Fils d’immigrés italiens lui aussi, persuadé d’être le plus grand romancier du monde, imbuvable et mégalomane, Arturo est un jeune homme enragé et qui refuse en bloc cette société américaine d’avant guerre qui le cantonne à sa position de petit ouvrier. Dans La route de Los Angeles, Fante nous embarque dans les méandres de cette existence où, errant de petits boulots en petits boulots, Arturo se déchaîne sur tous les êtres vivants qu’il croise sur son chemin. De sa mère et sa soeur aux employés qu’il côtoie ou aux crabes géants de la baie, tous y passent. Verve ordurière ou violence malsaine, le jeune homme se défoule frénétiquement. Trainant derrière lui une haine du monde exacerbée par la certitude d’être au-delà de tous, Arturo est persuadé d’être à deux doigts d’écrire le plus grand chef-d’oeuvre de l’histoire de la littérature. Citant Nietzsche, plus par vantardise que par un quelconque intérêt pour ses écrits, cet anti-héro fainéant et profondément seul ne s’agite finalement que pour pallier la misère et l’ennui. Refusé par les éditeurs américains à qui il envoya son manuscrit car considéré comme trop cru et trop violent, La route de Los Angeles ne sera édité que cinquante ans plus tard, après la mort de l’auteur.

Mais John Fante, aussi tenace que son personnage, ne s’arrête pas là. Un an plus tard, en 1937, il achève Bandini, deuxième volet de la saga où il remonte dans le temps, nous laissant en compagnie d’un Arturo plus jeune, alors âgé de 14 ans et s’intéressant plus particulièrement à la figure du père de celui-ci. Déroulant le fil du quotidien de cette famille d’immigrés, entre misère, débauche et ferveur religieuse, l’auteur laisse de côté la violence exubérante du langage pour s’attacher à une écriture plus sobre mais qui n’enlève rien à la rugosité du style. Alors que Svevo, le père, maçon cavaleur et bagarreur infflige ses frasques au reste de la famille, le jeune Arturo aiguise sa vision du monde, portant un regard lucide sur ceux qui l’entoure. Une fresque familiale largement autobiographique et qui ne fait pas dans le bon sentiment…

Avec Demande à la poussière, publié en 1939, John Fante nous fait découvrir un Arturo Bandini âgé de 20 ans, écrivain fauché et tourmenté, vivant dans un hôtel de Bunker Hill à Los Angeles. Mêlant l’autobiographie et la fiction, John Fante signe ici un roman magistral qui fit dire à Charles Bukowski : « Un jour j’ai sorti un livre et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. » Naviguant sans cesse entre la nécessité d’écrire et son attrait obsessionnel pour les femmes, les préoccupations du jeune Bandini vont peu à peu se cristalliser autour de la belle Camilla, serveuse d’origine mexicaine au caractère bien trempé dont il ne saura se défaire…

Cette trilogie semi-autobiographique est à découvrir d’urgence. L’écriture de John Fante n’a rien perdu de sa superbe. Chaque phrase étant à elle seule un condensé de vie bouillonnante qui amplifie la précédente et vient, dans un élan de nécessité, s’écraser sans précaution contre celle qui arrive. C’est ce style si particulier, si brut, reconnaissable entre tous, cette capacité à traduire toute l’ambiguité de l’âme humaine avec panache, humour et violence, le recul sur lui-même dont Fante faisait preuve à chaque mot qui ont éloigné tout pathos de son oeuvre et l’ont rendue indispensable à la littérature contemporaine. Gageons que ce premier volume aidera à faire sortir de l’ombre un auteur encore peu reconnu dans son pays natal.

« Je me suis mis à écrire. Mais au bout de quelques minutes j’en ai eu assez. Je me suis changé et j’ai préparé ma valise. J ‘avais besoin d’aller ailleurs. Un grand écrivain a besoin de bouger. Quand j’eu fini ma valise, je me suis assis pour écrire un mot d’adieu à ma mère.

Chère Femme Qui M’A Donné La Vie,

Les vexations et les perturbations insupportables de cette soirée se sont subséquemment résolues en un état qui me précipite, moi, Arturo Bandini, vers une décision aussi gargantuesque que pantagruélique. Je vous en informe donc en ces termes décisifs. Ergo, je vous quitte sur l’heure, ainsi que votre charmante fille (ma sœur bien-aimée Mona) pour partir à la recherche des fabuleux usufruits de ma carrière naissante dans la plus profonde des solitudes. (…)Au fil des ans, j’ai fait une lamentable découverte : vivre avec vous et Mona est totalement délétère et incompatible avec le but élevé et magnanime de l’Art, et je vous répète en termes catégoriques que je suis un artiste, un créateur indubitable. »  – Extrait – La route de Los Angeles.

 

La route de Los Angeles / Bandini / Demande à la poussière – John Fante (Romans 1)

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Garnier et Brice Matthieussent

Editions Christian Bourgois – Parution: Juin 2013

744p. Prix: 22 € – ISBN: 978-2-267-02512-5

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Alice Dubois
Alice a suivi une formation d’historienne et obtenu sa maitrise d'histoire contemporaine à l'université d'Avignon. Parallèlement, elle est élève-comédienne au Conservatoire régional d'art dramatique de la ville. Elle renonce à son DESS de Management interculturel et médiation religieuse à l'IEP d'Aix en Provence et monte à Paris en 2004 pour fonder sa propre compagnie. Intermittente du spectacle, elle navigue entre ses activités de comédienne, ses travaux d'écriture personnels et ses chroniques culturelles pour différents webmagazines. Actuellement, elle travaille sur un projet rock-folk avec son compagnon. Elle rejoint la rédaction de TLC en septembre 2012. Elle écrit pour plusieurs rubriques mais essentiellement sur la Littérature.

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