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Home, de Toni Morrison

17 août 2012 | PAR Sixtine de The

Dernier roman de Toni Morrison, auteure américaine et lauréate du Prix Nobel de littérature en 1993, Home hésite en roman, nouvelle et allégorie pour offrir un panorama de l’Amérique des années 1950. Mais à son habitude, Toni Morrison renverse le cours de l’histoire pour la peindre en noir et blanc : Si les années 50 représentent pour beaucoup le post-Deuxième Guerre Mondiale, la télévision et l’aisance reconquise, elles ne furent pas si exaltantes pour les Afro-Américains. En fondant ses recherches sur le Negro Motorist Green Book, l’auteure dresse un tableau de l’Amérique d’Atlanta à la Géorgie, où l’itinéraire du personnage principal se mêle à la destinée d’un pays ravagé par l’exclusion, la ségrégation, la honte qui étouffe des individus dispersés.

Frank Money, vétéran de la guerre de Corée (1950-1953) traverse les États-Unis pour retrouver son village natal, Lotus, Géorgie, afin de s’occuper d’une sœur qu’on dit mourante. De peur de tomber sur les familles de ses amis morts au combat, il erre d’abord à Seattle, puis s’enfuit d’un hôpital où on l’a enfermé sans qu’il puisse se souvenir pourquoi, il prend des trains ou des petits boulots qui occupent son angoisse perturbée. Tentant de fuir sa propre mémoire et les images qui se disloquent même devant ses yeux, il finit par se diriger vers sa maison – home – elle-même désertée par sa famille, morte maintenant.

C’est autour des notions de refuge, de personnalité que l’on peut sauver de l’horreur des gestes et des images, que tourne ce récit fragmenté. La voix du narrateur observe de près plusieurs personnages dans un jeu de puzzle concis où la figure de Frank se distingue comme dans un miroir brisé. La vie de l’individu semble alors se constituer de toutes les parts de celle des autres, un contact parfois, une relation ou une aide providentielle. Une main sur la nuque, un regard dans un train, une balle dans l’épaule, se sentir exister. Dans la mémoire déconstruite de Frank, les apparitions d’altérité apparaissent parfois salvatrices. C’est ainsi que sa voix se fait de plus en plus entendre au fur et à mesure que le récit avance : le texte est entrecoupé de passages en italique où le personnage reprend ses droits et corrige presque les propos du narrateur, dans une démarche de culpabilité confessée, où la violence des images proposées par le narrateur trouvent un écho traumatisé. Le personnage semble alors gagner en intégrité, en autorité, autorité qu’il tire de son expérience propre, et dont lui seul peut parler. Dans ce passage des voix, l’auteure laisse place à la projection de lecteur qui se confronte à une expérience tout à coup presque plus humaine que littéraire : « Je ne crois pas que vous en sachiez long sur l’amour. Ni sur moi. ».

Dans une Amérique rongée par la guerre et le maccartisme, devenir est en soi une nouvelle bataille, bataille géographique, raciale, humaine. Roman initiatique, en somme, Home montre la difficulté d’être à soi un refuge quand toutes les fondations sont détruites par les autres. Aussi l’être-au-monde de chacun est-il contaminé par toutes ces destructions : le roman est parcouru par l’obsession de la séparation des couleurs, de la question des races. Frank Money est victime d’une crise de malvoyance où tout lui apparaît en noir et blanc. La pathologie individuelle devient représentative de la condition humaine, de ce qu’il ne devrait pas arriver. C’est en cela que ce roman situé dans les années 1950 laisse présager les années 1960 et leurs nouvelles luttes : la guerre du Vietnam, la lutte contre la ségrégation et le mouvement de libération des noirs. Mais au-delà de la force des images, c’est par celle des mots que le récit est ponctué. Par leur faiblesse, aussi, celle qu’il faut combler de peur que les souvenirs tapis ne prennent le dessus. Et si Frank « Money » n’a jamais eu d’argent, l’ironie des mots peut se retourner parfois, quand il rencontre par exemple le Révérend Locke (locker en anglais désigne un casier), homme qui semble faire partie de ces individus qui parfois donnent la clé pour s’ouvrir et se trouver comme refuge.

Roman minuscule dont la concision concentre la force, Home regroupe tous les thèmes de prédilection de Toni Morrison. Dans un style tranchant qui n’exclut jamais la cruauté, sa délicatesse est aussi d’osciller entre fable et naturalisme pour faire surgir une poésie toute personnelle. Et celle-ci rejette le pittoresque de l’Histoire pour étendre la souffrance à tout ce que son lecteur voudra bien y voir, qu’il soit blanc ou noir, vétéran de la guerre de Corée ou non. Home se propose comme un refuge feutré, le temps de la lecture.

« Je suis resté un long moment à contempler cet arbre.
Il avait l’air tellement fort
Tellement beau.
Blessé pile en son milieu
Mais vivant et bien portant.
Ca m’a touché l’épaule
Légèrement.
Frank ?
Oui ?
Viens, mon frère. On rentre à la maison. »
Home de Toni Morrison, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière. Edition Christian Bourgeois, 160 pages, 17€, parution le 23 août 2012.

« Ainsi, comme souvent lorsqu’il était seul et sobre, quel que soit son environnement, il voyait un garçon remettre ses entrailles dans son ventre, les tenant au creux de ses mains comme une boule de cristal prête à éclater sous l’effet d’une mauvaise nouvelle ; ou bien il entendait un enfant ayant seulement la moitié inférieure du visage intacte et dont la bouche criait maman. Et lui les enjambait, les contournait pour rester en vie, pour empêcher son propre visage de se dissoudre, pour conserver ses propres tripes aux couleurs vives sous cette, ah, cette couche de chair si fine. Sur le fond noir et blanc de ce paysage hivernal, le rouge sang occupait le milieu de la scène. Elles ne disparaissaient jamais, ces images. »

Pour voir une interview de Toni Morrison, c’est ici. Et l’auteure lire des passages de « Home », c’est .

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Sixtine de The

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