Fictions
« Soumission », ou le salut selon Houellebecq

« Soumission », ou le salut selon Houellebecq

13 janvier 2015 | PAR La Rédaction

Par une tragique coïncidence, la sortie officielle du dernier livre de Michel Houellebecq, Soumission, dénoncé depuis plusieurs semaines comme un brûlot anti-islam, a eu lieu le 7 janvier 2015, le jour où plusieurs membres de la rédaction de Charlie Hebdo, journal satirique qui avait défrayé la chronique pour la publication de caricatures du prophète Mahomet, ont été assassinés, parmi d’autres victimes, par des terroristes se réclamant de l’Islamisme radical.

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soumissio,Pourtant, Soumission n’est pas tant un livre sur l’islam, qui sert de toile de fond à l’évolution de son personnage, que sur le désenchantement contemporain, la difficile quête du bonheur, le sexe et l’amour. L’islam y est représenté par Houellebecq, si on le rapporte à son système de pensée, plutôt comme une utopie positive qu’un repoussoir. Il s’agit surtout d’un beau livre sur le besoin de transcendance, sur la possibilité de trouver le salut par la religion.

Si chaque ouvrage de Houellebecq ne manque pas de susciter un battage médiatique avec son lot de polémique, c’est pourtant avec une ferveur intime que ses lecteurs attendent ces petits évènements, pour retrouver un style, une voix et un regard sur le monde, à la fois singuliers et extrêmement contemporains, qui par leur humour corrosif et leur négativité même ont quelque chose de paradoxalement « rassurant » : une conscience.

Soumission, sixième roman de Michel Houellebecq, après La Carte et le Territoire, qui avait valu à son auteur le prix Goncourt, s’inscrit davantage que ce dernier dans la continuité de son œuvre romanesque. Au-delà de la trame, maintenant connue (un universitaire spécialiste de Huysmans finit par se résigner à s’intégrer socialement à une France devenue, en 2022, république islamique, à la fin du deuxième mandat de François Hollande), on retrouve la plupart des éléments qui font la « patte » Houellebecq.

Ce « ton » particulier tient à la pertinence ironique des notations sociologiques, à l’égard aux petits détails du décor, aux tics de phrase (« monter sa boîte », envisager une « carrière dans l’audiovisuel ») et de pensée d’une société à la dérive, qui n’a pour horizon que l’entropie, la désagrégation des corps et l’effacement de la culture.

Pour le narrateur, condamné par son hyper lucidité à une errance absolue et solitaire, obsédé par l’impuissance et l’« affaissement des chairs », le sexe est une tentative précaire d’eschatologie et l’amour, mystère trop fragile, une improbable loterie.

Soumission est un bon roman d’anticipation, dans la lignée des urchronies de Philippe K. Dick (Le Maître du haut Château), auteur dont Houellebecq se rapproche avec son personnage aux tendances schizoïdes, qui ne peut voir le réel qu’à travers une distance analytique qui le coupe et le déconnecte tout à fait du monde.

Le personnage de Houellebecq est un étranger perdu dans un monde trop connu. Les repères culturels dont la France est marquée, la littérature, l’architecture, deviennent des référents lointains qui ne font plus sens et qui semblent beaucoup moins rassurants que le rapport aux marques des produits manufacturés (un canapé « La Maison du convertible ») ou à la consommation de produits du terroir (« Il y avait là des boucheries, des fromageries recommandées par Petitrenaud et par Pudlowski – quand aux produits italiens n’en parlons pas. Tout cela était rassurant à l’extrême. »)

Soumission est surtout le récit de l’échec d’une conversion au catholicisme. Devant la Vierge noire de Rocamadour, le narrateur se sent rejeté. Sa compagne, Myriam, est juive, et l’abandonne pour faire son alyah. Mais Israël est pour le héros, peut-être nostalgique d’une impossible judéité, une terre promise refusée. (« Il n’y a pas d’Israël pour moi »).

Roman d’anticipation qui en connaît les codes, le livre de Houellebecq est un savoureux essai d’économie politique et de géopolitique. Il s’inscrit ironiquement dans la lignée du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, mais dans l’interprétation qu’en a Houellebecq, c’est-à-dire davantage comme programme, utopie réalisable, que comme repoussoir. Les Particules élémentaires s’achevaient sur un monde libéré de la sexualité, La Possibilité d’une Île imaginait la mort vaincue par le clonage, Soumission propose la satisfaction des besoins matériels pour une élite qui aurait renoncé à quelques libertés ainsi qu’à la pensée.

C’est la quête du bonheur, en l’absence de transcendance, qui est en jeu. Quel espoir de salut dans une société désenchantée et dépressive, où il n’y a d’autre issue que le pourrissement et la mort, la baisse du désir ?

Quand Houellebecq parle de « soumission », ce n’est pas tant de l’ « islam », dont c’est une traduction possible, qu’il s’agit, mais plutôt du « bonheur dans l’esclavage », pour reprendre le titre de la préface de Jean Paulhan au livre de sa compagne Dominique Aury, Histoire d’O. Le recteur de la nouvelle université islamique de Paris, Robert Rediger, (sans doute une paronomase vacharde du philosophe Robert Redeker), qui propose au narrateur de réintégrer l’université, moyennant sa conversion, habite d’ailleurs dans l’hôtel particulier de Paulhan, situé au-dessus des arènes de Lutèce.

Toute la malice de Houellebecq consiste à dire que l’individualisme et le libéralisme économique phallo-centrés sont parfaitement solubles dans une république islamique fantasmée. Le confinement des dépenses sociales à la sphère familiale au titre d’un principe de subsidiarité extensif (aucune institution ne doit gérer une compétence qui peut s’exercer à un niveau inférieur) permet de les sortir du budget de l’Etat, tout comme l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire ou l’interdiction du travail des femmes soulagent les dépenses publiques et réduisent drastiquement le chômage.

En réalité, Houellebecq s’appesantit assez peu sur sa politique-fiction. Il dresse au contraire un portrait au vitriol du « suicide » des sociétés occidentales, où les élites masculines sont prêtes à renoncer aux liberté publiques pour peu qu’elles puissent bénéficier d’argent et d’un harem de femmes-enfants. C’est l’utopie du Docteur Folamour réalisée, la polygamie comme circonscription du « domaine de la lutte », solution définitive au libéralisme sexuel, pourvu qu’on soit du bon côté.

Ce roman du « suicide d’une civilisation », par son paradoxal accomplissement consumériste dans une théocratie, est très rondement mené, car Houellebecq alterne avec talent l’exposé de ses thèses et l’avancée du récit, avec un sens aigu de la dérision.
Il y a du Flaubert chez Houellebecq, qui expose plus qu’il ne les dénonce, les Bouvard et Pécuchet de notre époque, et fait ici le récit d’une impossible éducation sentimentale. « Ce que nous avons eu de meilleur » est passé, le narrateur n’aura « rien à regretter ».

Le style de Houellebecq serait celui d’un Sade qui aurait renoncé au pouvoir, le « regard froid » du vrai libertin débordé par une sorte d’inexplicable mélancolie, de l’humour devenu malgré soi tendresse, avec au-delà de la complaisance et de la résignation, une profonde nostalgie de la littérature.

« Au fond, ils croyaient encore au pouvoir de l’élite intellectuelle, c’en était presque touchant ».

Soumission, de Michel Houellebeq, sorti le 7 janvier 2015, Flammarion, 300 p., 21 €.

Laurent Deburge

visuel (c) flammarion

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