Fictions
« Shibumi » de Trevanian : Agent 007 (sur 20)

« Shibumi » de Trevanian : Agent 007 (sur 20)

05 janvier 2021 | PAR Julien Coquet

Trevanian, auteur peu connu et à la personnalité mystérieuse, nous présente ici son roman le plus célèbre, réédité par Gallmeister avec des illustrations de Qu Lan. Nous avons malheureusement été grandement déçus.

Sur ce site, à l’époque de la parution du livre en poche, nous avions ardemment défendu Incident à Twenty-Mile : en reprenant tous les éléments et les archétypes du western, Trevanian livrait alors un livre au suspens implacable, aux personnages emblématiques mais sans être caricaturaux. Lorsque l’on entend parler de Trevanian, auteur d’origine américaine ayant vécu dans les Pyrénées basques et peut-être mort en 2005, on pense tout d’abord à Shibumi. Lorsqu’il paraît en 1979, Shibumi se retrouve, sur les tables des libraires, proche des romans de John le Carré et de Ian Fleming. Ce gros livre, de plus de 600 pages, se présente comme un roman d’espionnage décalé, un roman où les scènes d’action sont finalement peu légion et où les considérations philosophiques et les critiques du capitalisme l’emportent.

En décalant le ton d’un roman d’espionnage traditionnel, Trevanian décale aussi le lieu de l’intrigue. Plutôt que de placer son héros aux Etats-Unis ou en Europe en pleine Guerre froide, Nicholaï Hel habite…le Pays basque ! Né dans les montagnes près de Shanghai, élevé par une mère russe et un maître de go japonais, Nicholaï a aussi bien survécu à Seconde Guerre mondiale au Japon qu’aux prisons soviétiques. Son métier ? Tueur à gage. Retiré dans son château de Etchebar en France, Nicholaï voit pourtant sa vie perturbée lorsqu’une jeune femme le rejoint. Alors qu’elle devait assassiner les terroristes responsables du massacre des JO de Munich de 1972, son équipe de nettoyeurs est entièrement décimée. Seule survivante, elle se tourne vers Nicholaï pour réclamer de l’aide, et attire alors la toute puissante Mother Company.

Roman étrange que ce Shibumi… Ce perpétuel décalage, voulu par l’auteur, crée vite l’exaspération. Si les romans de John le Carré période Guerre froide ont si bien vieilli, c’est qu’ils s’inscrivent dans un contexte particulier et dans un imaginaire collectif (un Berlin vieillot, un temps grisâtre, des espions avec des valeurs, etc.). Là, Trevanian décide de taper sur tout ce qui bouge : les Américains sont certes vulgaires et des suppôts du capitalisme (« Les Américains confondaient niveau de vie et qualité de vie, égalité des chances et médiocrité institutionnalisée, bravade et courage, machisme et virilité, libertinage et liberté, verbosité et éloquence, amusement et plaisir ») mais les autres nations ne valent pas mieux, toutes aux ordres du Capital. Au début, pourtant, on est emporté : que vient faire cette mystérieuse jeune femme chez Nicholaï ? Arrivera-t-elle à se venger des Septembristes ? Au bout d’une centaine de pages, l’intérêt se délite pourtant car l’histoire se dilue. Le lecteur est ainsi malmené comme dans un film, chaque épisode grandiose de la vie de Nicholaï est raconté, à la manière d’un flash-back.

Sans s’attarder sur les cinquante pages de spéléologie (sautez ce passage !), on se questionne sur le travail de l’éditeur américain : ne suffisait-il pas de couper ? De ramasser le tout pour faire de Shibumi un roman vigoureux ? Peut-être que non, car le personnage principal est si énervant et caricatural que l’on se prend à le détester. On finira ainsi : savez-vous comment il torture les jeunes femmes ? « Il s’était à l’occasion vengé de jeunes femmes qui l’avaient irrité en leur faisant l’amour, en mettant à profit son expérience et ses talents pour créer chez elles des sensations qu’elles ne pourraient plus jamais retrouver et qu’elles rechercheraient en vain pendant le reste de leur vie auprès de maris ou de vagues amants. » On est donc loin du fameux shibumi.

« Comme tu le sais, shibumi implique l’idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales. Cela désigne une affirmation si exacte qu’elle n’a pas besoin d’être assurée, si touchante qu’elle n’a pas à être séduisante, si véritable qu’elle n’a pas à être réelle. Shibumi est compréhension plus que connaissance. Silence éloquent. Dans le comportement, c’est la pudeur sans pruderie. Dans le domaine de l’art, où l’esprit de shibumi devient wabi, c’est un calme spirituel qui n’est pas passif ; c’est exister sans l’angoisse de devenir. Et dans la personnalité d’un homme, c’est…comment dire ? L’autorité sans la domination ? Quelque chose comme cela. »

Shibumi, Trevanian, illustré par Qu Lan, Gallmeister éditions, 628 pages, 25,50 €

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