Essais
Lettres non-écrites, les séances exutoires de David Geselson

Lettres non-écrites, les séances exutoires de David Geselson

24 février 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Les éditions Le Tripode ont rassemblé une partie d’une performance étonnante du metteur en scène, auteur et comédien David Geselson: à qui adresserez-vous la lettre que vous n’avez jamais réussi à écrire ?

Au départ, il y a cette idée géniale du théâtre de la Bastille.  C’était avant, quand la culture était autorisée et légale. Avant donc,  en fin de saison, le lieu s’ouvrait non-stop pour une « occupation ». Cette année-là, en 2016, Tiago Rodrigues propose des spectacles, des ateliers et des expériences. David Geselson est en pleine gestation de ce qui deviendra le bijou Doreen. La pièce vient d’un recueil, Lettres à D., qu’André Gorz a écrit à sa femme, Doreen. Ils se suicideront ensemble en 2007.

Geselson sait donc la puissance de l’art épistolaire. Vient l’idée de tenir bureau, de 9h à 17h et de proposer la chose suivante :

« Si vous avez un jour voulu écrire une lettre à quelqu’un sans jamais le faire, parce que vous n’avez pas osé, pas su, pas pu, ou pas réussi à aller jusqu’au bout, racontez-la-moi et je l’écris pour vous. Nous passerons 35 minutes ensemble pendant lesquelles vous me raconterez cette lettre non-écrite. Je passerai ensuite 45 minutes à l’écrire pour vous. Une fois la lettre écrite, je vous la lirai. Si elle vous convient vous pourrez la garder (sous quelque forme que ce soit), et sinon, je l’effacerai et n’en garderai pas trace. Enfin, si elle vous convient et que vous acceptez, j’en ferai peut-être quelque chose au théâtre, étant entendu que toutes les lettres seront rendues anonymes. »

Cela donne 189 pages qui se lisent d’une traite. Il y a celle qui insulte sa grand mère horrible, celle qui dit pardon à son enfant pour l’avoir tabassé, celle qui regrette de ne pas avoir écrit avant la mort. Lui qui écrit à son père qui s’est barré sans donner signe de vie. Oui, souvent, c’est ultra violent. Ici l’amour est contraint, les cris sont légions. Et c’est logique, puisque c’est ce qui était tu, c’est ce qui sort. L’exercice s’apparente à une forme de séance de psychanalyse.

Ce qui sort c’est exutoire, ce sont les profondeurs, les secrets. 

Une dit à l’autre qu’elle sait qu’il la trompe et qu’elle fait semblant de ne rien voir et qui dit « Mets-toi à m’écrire des mots d’amour sur du bon vieux papier à lettre si tu veux passer le temps ».

Souvent dans ces lettres rien ne va.  Et puis, de façon plus rares, tout va bien, c’est joli et léger et parfois drôle, comme cette lettre, où Astrid écrit à « son nouvel amour » et qui lui ordonne en lettres capitales : « J’EN PEUX PLUS DE NE PAS POUVOIR TE PARLER MA LANGUE !!! APPRENDS LE NEERLANDAIS PUTAIN! » Il y a celle qui écrit à sa psy des années après pour lui dire merci.

Dire à la place de l’autre cela veut dire qu’il doit se reconnaître. Quelque fois, cela ne marche pas et au cœur des pages on trouve ces récits de rendez-vous manqués. Quelques fois, les choses ne peuvent vraiment pas être dites.

Quelques unes vous arrachent des larmes, d’autres des frissons, certaines des sourires. Il est fou de partager l’intimité de ces inconnus qui parlent fort de la haine, du pardon, de la mort souvent.  Il arrive que l’on se retrouve dans ces paroles qui deviennent universelles. « Il est probable que le temps n’existe pas », « Je t’embrasse où que tu sois », « Et l’histoire répète avec une grossièreté immonde la destruction de familles dont on efface les mémoires ».

Sensibles, intenses, puissantes, Les lettres non-écrites ne vous laissent pas indemnes et vous donnent à vous, le gout des regrets, des lettres qu’il n’est plus possible d’adresser, car à moins d’y croire, a priori, les fantômes ne lisent pas.

A la fin, on sait pourquoi David est devenu un militant des lettres à écrire : « Pour se souvenir des larmes séchées et de ceux que l’on aime ».

A noter, le 13 mars, une armée de comédiennes et de comédiens liront en live sur la scène de La Maison de la Poésie à 19h. Ce sera à retrouver sur la page facebook du lieu.

David Geselson, Lettres non-écrites, Le Tripode. 

Visuel : ©Victor Tonelli

 

Hélène Martin, celle qui chantait les poètes, est décédée
« Chroniques de jeunesse » : de l’usine à papier à la BD
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture