Théâtre

« Doreen » : l’amour dure longtemps au Théâtre de la Bastille

« Doreen » : l’amour dure longtemps au Théâtre de la Bastille

10 janvier 2019 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 30 janvier, le Théâtre de la Bastille reprend l’adaptation que David Geselson a faite de la Lettre à D., d’André Gorz (Galilée, 2006) et qui avait reçu le prix de la meilleure création française du syndicat de la critique en 2017. Lui même endosse le rôle de l’intellectuel et Lauren Mathis redonne sa voix et toutes les lettres de son prénom à « Doreen« .

En 2007, l’intellectuel André Gorz (né Gerhart Hirsch à Vienne en 1923) se donnait la mort avec sa femme, Doreen dans leur maison de l’Aube. Elle était atteinte d’une maladie incurable, ils étaient unis depuis près de 60 ans et avaient 84 ans. Un an avant le fondateur du Nouvel Observateur, proche de Jean-Paul Sartre et fondateur de l’écologie politique avant publié un petit texte aux éditions Galilée, Lettre à D. où il parlait de l’amour qui a habité sa vie. Il essayait de se rattraper des quelques lignes dures qu’il avait dédié à sa femme dans son livre le plus connu Le traître (1958). Une manière de rendre justice à celle qui l’a fait passer de la survie à la vie et à fait des recherches et relu ses textes toutes sa vie. 

Lorsque nous arrivons nous sommes conviés à un verre, comme invités dans la maison de Gérard et Doreen (lui garde son vrai nom francisé, elle reprend son nom anglais, même s’il y a des « Dorine » chez Molière). Une table, un bureau seventies et un tourne disque où l’on peut lancer un 33 toues de Kathleen Battle sont là. L’on boit, l’on mange, une de nous reste même au centre du salon, assise à la table dressée. Ils séparent le public, chacun nous prend à partie et l’on pourrait revenir pour avoir une autre version de ce début de l’histoire. Dès les premiers mots, l’émotion saisit à la gorge : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu est toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait 58 ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. » C’est ca, l’amour. Affirmatif.

Ils se retrouvent ensuite et l’on entre dans leur histoire comme si c’était celle de nos parents ou de nos grands-parents. Lui, autrichien de mère catholique et de père juif est un survivant. Elle est anglaise et a été abandonnée par sa mère. Ils se rencontrent en Suisse. Ils font de la danse un rituel, d’autant plus qu’il danse très mal. Le couple est intellectuel, engagé. Ils menacent de ce briser à cet écueil : il hésite à l’épouser, il ne peut lui promettre 30 ans de vie ensemble. Elle est sûre, il l’aime trop, il cède, ils s’en offriront presque 60. Ils arrivent à Paris, centre névralgique, il écrit, elle fait ses recherches, il écrit tout le temps, elle sait que quand on aime un écrivain, c’est pour aimer le voir écrire. Il adore Sartre, quand il la courtise cela la fait rire : Sartre est laid. Il y a la publication du Traître, il n’est pas tendre envers elle, elle ne fait pas de reproches, c’est Godard qui fait les reproches quand Gorz passe dans les médias et boit le thé au lieu de faire la révolution. Pas de révolution, donc, mais une retraite, intime, à deux toujours, dans l’Aube. Doreen est malade. C’est elle qui a l’idée de « Lettre à D. » pour le texte sur elle. Elle est malade c’st incurable, ils craignent trop que l’autre parte en premier, comme dans la chanson de Brel. Ils partent ensemble, dans l’ombre un an après le livre, comme prédit. 

Juste, sensible et d’une précision infinie, le texte bouleversant de Gorz semble revécu à chaque interprétation par David Geselson et Laure Mathis. Elle sait donner corps à celle dont on sait si peu, et qui a elle même voulu disparaître derrière une initiale, elle campe une femme à la fois fantasque et pragmatique, aimante et intelligente. Lui habite le sérieux de l’intellectuel viennois, et sa surprise presque enfantine d’être aimé, d’être en vie. A deux, ils incarnent à la fois la rencontre de deux astéroïdes des antipodes et la profondeur d’une union qui prouve que même au bord du gouffre, même dans notre temps anthropocène, comme dans le Cantique des Cantique, l’amour plus fort que la mort. 

Doreen, de David Geslson, avec David Geselson et Laure Mathis, d’après Lettre à D., d’André Gorz, 1h15. 

visuel : Charlotte Corman

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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