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« Chroniques de jeunesse » : de l’usine à papier à la BD

« Chroniques de jeunesse » : de l’usine à papier à la BD

24 février 2021 | PAR Laetitia Larralde

Guy Delisle revient avec un nouveau tome de ses Chroniques, centré cette fois-ci sur le Québec. L’occasion de se pencher sur des sujets plus personnels, tels que l’origine de sa vocation pour la bande dessinée ou ses relations à son père, avec humour et délicatesse.

Dans ces Chroniques de jeunesse, Guy Delisle laisse de côté les pays lointains et insolites pour revenir dans son Québec natal. Mais l’exploration reste la même, bien que cette fois-ci l’objet soit moins un territoire qu’une période de la vie, la fin de l’adolescence. L’auteur s’intéresse donc aux trois étés de lycée pendant lesquels il a travaillé dans l’usine à papier de Québec, où travaillait son père, dessinateur industriel. Il nous dirige avec légèreté entre sa confrontation au monde ouvrier dans les entrailles d’une usine et le passage d’une période charnière de sa vie.

Avec la même facilité que dans S’enfuir, Guy Delisle réussi à décrire la répétition sans jamais tomber dans la redondance. On découvre son travail, ses collègues et l’usine petit à petit, une année après l’autre, et bien que la monotonie des tâches semble être lancinante, on garde une fraîcheur de la découverte. Dans un univers à la chaleur de sauna, au bruit assourdissant, entouré d’une fumée orange et enseveli sous des montagnes de papier, le jeune Delisle est littéralement dans le ventre de la bête.

Les questions de ses collègues sur ses études en arts plastiques puis en animation et leur incompréhension que cela puisse être un métier et qu’on puisse choisir de s’y consacrer mettent en avant la détermination de l’auteur mais aussi la fragilité que l’on peut ressentir à s’engager dans une voie non conventionnelle. On le voit découvrir la bande dessinée adulte, l’analyser et s’y adonner pleinement, passant ses journées dans son bureau et ses nuits à l’usine. Il se construit là ce qui servira de socle à son travail futur. En continuant avec l’autobiographie, il trace un portrait réservé du jeune homme plein de doutes et de passion quant à son avenir, quoiqu’encore mal à l’aise socialement.

Par rapport aux autres ouvriers, Guy Delisle bénéficie d’un certain recul qu’il doit au savoir que son temps dans l’usine est limité. Mais il semble avoir le même type de décalage avec son père, qu’il ne verra qu’une seule fois dans son bureau. Il l’observe de loin, sans réussir réellement à communiquer, comme s’il regardait un animal sauvage dans son milieu naturel. On sent que des questions restent toujours en suspens aujourd’hui, et que la distance ne s’est jamais vraiment réduite.

Guy Delisle utilise le même style graphique pour cet album que dans les deux autres, Chroniques birmanes et Chroniques de Jérusalem. A ses habituels dégradés en camaïeu il ajoute une touche d’orange, très graphique. Si son trait est ici plus fin et un peu moins fermé, on retrouve néanmoins son style si distinctif où avec relativement peu il arrive à transmettre beaucoup. Comme par exemple la hauteur du tas de bois devant l’usine qui diminue d’une année sur l’autre, signe d’un changement dans l’industrie du papier qui sous-tend des problématiques écologiques, économiques et sociales.

Entre introspection et nostalgie, Chroniques de jeunesse est encore une fois un bel album de Guy Delisle. On a hâte de connaître et lire son prochain voyage.

 

Chroniques de jeunesse, de Guy Delisle
136 pages, 15,50€ – Delcourt

Visuels : ©Éditions Delcourt, 2021 – Delisle

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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