Fictions
Leïla Slimani : Le pays des autres

Leïla Slimani : Le pays des autres

16 mars 2020 | PAR Jean-Marie Chamouard

Leïla Slimani a obtenu le prix Goncourt en 2016. Dans ce nouveau roman, elle nous offre une magnifique fresque familiale dans le Maroc de la fin de la colonisation et aborde les souffrances liées au métissage.

Amine et Mathilde forment un couple mixte. Amine est Marocain. Officier dans l’armée française, héros de la deuxième guerre mondiale, il a rencontré Mathilde en Alsace fin 1944. Le couple s’installe au Maroc en 1947, d’abord dans la Médina de Meknès, chez Mouilala, la mère d’Amine, puis dans une ferme « trop éloignée », au sommet d’une colline aride. Ils ont deux enfants Aicha et Selim. La terre est peu fertile, le climat aléatoire, ils mènent la dure vie de pionniers, de bâtisseurs. Amine est « écrasé par le poids du réel et du labeur » .Il est hanté par le spectre de la misère. Malgré son amour et sa loyauté il a du mal à comprendre sa femme, la trouvant capricieuse, trop indépendante. « Ici c’est comme cela » : Mathilde ne supporte pas cette injonction de son mari qui lui donne la sensation d’être une étrangère dans ce pays. Aicha n’arrive pas à s’adapter à l’école catholique, elle éprouve un mal être identitaire ne se sentant ni française ni marocaine. Personne ne semble comprendre cette famille et le couple subit les regards réprobateurs des deux communautés. L’exil du sultan en 1953 renforce les tensions entre colons et marocains. Révoltée par la misère des paysans et la souffrance des enfants Mathilde fonde un dispensaire. Elle apprécie l’amitié de Corinne et l’aide de Dragan, un gynécologue juif hongrois. L’exploitation d’Amine s’est beaucoup développée, il est assisté par Mourad, son compagnon d’armes. Les conflits n’épargnent pas la famille d’Amine entre Selma qui lutte pour sa liberté de jeune femme et son frère Omar, nationaliste autoritaire. A l’été 1955 la violence se déchaine dans la famille, autour du sort de Selma et dans le pays en pleine lutte pour l’indépendance.

« Le pays des autres » est une fresque familiale romanesque, les personnages sont attachants dans leur complexité .C’est un roman aux multiples facettes .Il décrit de très belles scènes de la vie quotidienne comme celle du « cyprès de Noël ». Le lecteur est immergé dans le Maroc du Protectorat français grâce à de très belles descriptions de la campagne marocaine et de la médina de Meknès. C’est un pays de quasi apartheid, les colons et les marocains se côtoient mais ne se rencontrent jamais, quand ils ne se haïssent pas. Les tensions de la décolonisation affleurent le récit, le racisme aussi comme lors du terrible épisode du train et l’agression de la petite Aicha. L’âpreté, la dureté, du combat pour l’indépendance sont une révélation du livre. Le roman est aussi féministe, critique de la condition féminine dans la société marocaine traditionnelle. Mathilde décrit son labeur quotidien comme «une vie d’engloutissement » et la quête d’indépendance de Selma s’avère périlleuse. Le cœur du roman reste le métissage, ce métissage vécu comme une tension, une souffrance silencieuse, intime. Les couples mixtes sont réprouvés, comme l’exprime le médecin de Mathilde pour qui « les sangs mêlés annoncent la fin du monde ».
« La damnation de ce mot : métissage, inscrivons là en énorme sur la page ».Cette phrase d’Edouard Glissant préface le livre. Elle peut sembler dure, choquante, mais à la lecture du roman, elle parait bien réelle dans le Maroc des années cinquante. Leïla Slimani a finalement écrit un livre sur l’incommunicabilité entre les êtres et les peuples.

Leïla Slimani, Le pays des autres, Editions Gallimard, 366 pages, 20 Euros, sortie le 5 Mars 2020.
visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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