Fictions
Leïla Slimani : Regardez nous danser

Leïla Slimani : Regardez nous danser

07 mars 2022 | PAR Jean-Marie Chamouard

 

Dans ce deuxième volume du  Pays des autres, le lecteur retrouve Amine, l’ancien officier de l’armée française, Mathilde sa jeune femme alsacienne et leur famille dans le Maroc de la fin des années 60 et du début des années 70.

Une famille déchirée :

A force de travail et de privations, Amine et Mathilde sont devenus riches, respectables. Leur ferme près de Meknès est prospère. La construction d’une piscine est à la fois une revanche pour Mathilde et une consécration pour Amine. Le couple est déchiré, Mathilde souffre de la rudesse, de l’austérité de son mari. La solitude d’Amine est frappante, surtout depuis le décès accidentel de son ancien aide de camp et bras droit, Mourad. Leur fille Aicha fait de brillantes études de médecine à Strasbourg, mais elle est confrontée aux préjugés racistes. De retour au Maroc pour les vacances elle fait la connaissance de Mehdi un étudiant idéaliste, passionné de cinéma, bientôt assistant à l’université puis haut fonctionnaire aux impôts. Aicha deviendra gynécologue à l’hôpital de Rabat. Selim, son frère échoue dans ses études et se trouve en conflit ouvert avec son père qui le pétrifie. Un peu par hasard il rejoint à Essaouira une communauté hippie puis disparait. Malgré sa réussite, Amine ne connait pas la paix, la situation trouble de son pays étant pour lui une source constante d’inquiétude.

Un pays sous tension

Leïla Slimani poursuit sa saga familiale, franco marocaine. Les personnages sont attachants, l’analyse psychologique fine. La lecture du livre est facile, agréable et cette histoire de famille est servie par la belle écriture, fluide, de l’auteure. Le Maroc est peut être le premier personnage du roman. Leïla Slimani décrit un Maroc très hétérogène. La ville de Meknès a peu changé depuis l’indépendance. Traditions et pauvreté imprègnent la Médina. La venue de touristes provoque un choc culturel. Elle évoque la misère des ouvriers agricoles et des campagnes qui contraste avec la nouvelle richesse, la nouvelle modernité qui s’exposent sur la côte de Rabat à Casablanca. Là, au bord de l’océan, les privilégiés mènent la « dolce Vita ». Essaouira est décrite comme une ville sinistre et désertée, en particulier par la communauté juive mais bientôt investie par les hippies. Dans ce Maroc de la fin des années 60 les tensions sociales sont palpables. Injustice, répression, on perçoit «la peur, le rétrécissement des âmes ». Comme en miroir de cette violence sociale la famille d’Amine et de Mathilde est traversée par les conflits. Le poids du patriarcat est écrasant. Selim est en souffrance, il ressent un torrent de haine et de reproches entre ses parents .Mathilde à 43 ans se trouve vieillie, abimée inutile et se révolte contre sa condition féminine. Sa belle sœur, Selma a du fuir Meknès et la famille, laissant sa fille Sabah dans un austère pensionnat. La description de la situation politique du Maroc d’Hassan II est sévère. Avec le personnage d’Omar le frère d’Amine, commissaire de police, le lecteur est immergé dans l’appareil répressif. La répression culmine après la tentative de coup d’état contre le roi en Juillet 71 et l’exécution des mutins retranscrite en direct à la télévision.
« Regardez nous danser » est une histoire de famille mais aussi celle du Maroc d’après l’indépendance. Le Maroc, « un pays assailli par les forces obscures », un pays où pour tenter d’être heureux il faut comme Mehdi accepter « un exil intérieur »

Leïla Slimani, Regardez nous danser, Le pays des autres 2, Gallimard, 368 pages, 21 Euros, sortie le 3 Février 2022

Visuel : ©Couverture du livre

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