Fictions
Au Stade, avec Jean-Philippe Toussaint

Au Stade, avec Jean-Philippe Toussaint

06 octobre 2015 | PAR La Rédaction

On ne peut plus attendu à la rentrée littéraire dernière, l’auteur du cycle de Marie délivre un inattendu petit livre qui, selon lui, « ne plaira à personne, ni aux intellectuels ni aux amateurs de football ».
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A cette provocation écrite en incipit, à ce défi lancé dès les premières lignes, la meilleure réponse que le lecteur pourra peut-être apportée est un acte de résistance : résister au jugement premier de l’auteur et apprécier ce livre pour ce qu’il est et non ce qu’il n’est pas.

Car, le football des adultes n’intéresse pas Jean-Philippe Toussaint. Dans ses pages, en effet, nulle allusion n’est faite aux questions sociales ou raciales ni aux enjeux médiatico-économiques. Juste quelques « parenthèses », faussement indignées, sur les règles sommaires du jeu et la violence dans les stades. Le football est une denrée périssable qui, tel un crustacé, doit être savourée rapidement, « dans l’immédiateté de l’instant ». Au spectaculaire et au commentaire, Toussaint préfère l’éclairage des images, le flou artistique des coiffures des joueurs et le saisissement des visages croisés au hasard des gradins. Le suspense de l’action en cours, qui retient le spectateur en haleine devant son téléviseur, se mêle au crépitement d’un orage corse et au tranquille écoulement du , fleuve que Toussaint contemple lors de son séjour, en 2002, au Japon. Comme si, finalement, s’établissait au fil des pages une correspondance entre l’acte de résistance du lecteur et celui proposé par l’écrivain.

Car le football n’est qu’un jeu, qu’un passe-temps, pour s’interroger sur et interroger le sens de la création et de son rapport au monde. Toussaint reconnaît lui-même faire mine d’écrire sur le football, mais, avoue-t-il, « j’écris, comme toujours, sur le temps qui passe ». Entre souvenirs de parties et intensité des rencontres nouées autour du ballon rond, le football fait figure de véritable madeleine de Proust. Il y a aussi beaucoup de Baudelaire dans la réflexion, empreinte d’un brin de dandysme et d’une réelle poésie, que déploie Toussaint. Par-delà l’irréalité absurde d’une vingtaine de types courant en short, l’écrivain redécouvre le pouvoir des mots et, tel un alchimiste, il transforme « le foot, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps, et à l’enfance ». Il transforme, en somme, la boue en or.

A la croisée des genres et des arts, Toussaint dévoile combien le lien qui nous unit au monde est tenu et combien il est tout aussi important de ne pas demeurer hermétiques aux intrusions triviales d’images et de leur résister. Un point sur lequel intellectuels et amateurs de football pourront peut-être s’accorder…

Jean-Philippe Toussaint, Football, Minuit, août 2015 128 pages. 12.50 euros.

visuel : couverture du livre

Marianne Fougère.

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La Rédaction

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