Fictions
Charles Trenet, l’inverti captif aux temps réactionnaires

Charles Trenet, l’inverti captif aux temps réactionnaires

04 août 2020 | PAR Paul Fourier

Olivier Charneux consacre son dernier livre aux mémoires imaginaires de Charles Trenet, emprisonné en 1963 pour détournement de mineur. Un livre attachant sur la drôle de double vie d’un artiste sensible et décalé.

« Bonsoir jolie madame.
Je suis venu vous dir’ bonsoir,
Tout simplement. Je ne réclame
Qu’un peu d’espoir…
L’espoir d’une visite. »

En 1963, Charles Trenet est arrêté, accusé par l’un des jeunes garçons (majeurs) avec qui il a une relation, et incarcéré pendant 28 jours à la prison d’Aix-en-Provence. Il va se retrouver confronté aux quolibets, à une réalité carcérale pas si épouvantable, mais qui tranche avec son train de vie habituel. Il va alterner, pendant ces quelques jours, la fréquentation des prisonniers – la plupart admiratifs -, et – par parloir interposé – de sa mère, de son avocat et de son agent. On entre ainsi dans le monologue intérieur imaginaire de l’artiste.

Le livre nous plonge dans une période réactionnaire, au temps où la majorité sexuelle, héritée d’une loi de Vichy, différait de 6 années (21 ans contre 15) entre les hétérosexuels et les homosexuels ; où l’homosexualité était considérée comme « un fléau social » et où le jugement populaire s’appuyait sur les titres grotesques et grandiloquents des journaux (« deux adeptes du nudisme écroués pour outrage à la pudeur »).
La préférence pour les hommes des Trenet et des Mariano était un secret de polichinelle et aucun réseau social ne venait encore perturber cet ordre établi et artificiel. Certes, il n’est pas évident qu’aujourd’hui la carrière de l’immense vedette aurait survécu aux événements, mais l’épisode fait apparaître l’hypocrisie de la France des années 60 qui adule Trenet et le jette avidement en prison pour des affaires de mœurs.
On y trouve ainsi le cortège des admirateurs, des contempteurs, des traîtres, des lâches, des petits voyous qui défilent sous nos yeux, de ceux aussi qui le traitèrent de juif et de collabo pendant la guerre. On y retrouve, heureusement, la France des fréquentations de l’artiste, des Fréhel, Maurice Chevalier, Cocteau et Max Jacob.

En prison, l’habitué des grandes scènes fréquente la chorale, en grande partie pour gagner aussi, dans ce lieu fermé, la bataille de la popularité qu’il mène au quotidien pour sa carrière. La partie est aussi parfois comique tant Trenet fait preuve de naïveté ou d’une drôle d’arrogance de Diva au regard de sa triviale situation.

Olivier Charneux s’est appuyé sur des procès-verbaux et des entretiens d’acteurs encore vivants de ce petit mélodrame révélateur d’une époque ; il entre avec délectation dans la peau du chanteur et traite avec la légèreté qui lui sied du décalage entre le Trenet star – même si l’émergence des yéyés vient bousculer son statut – et le Trenet paria. Il rappelle aussi que l’artiste eut à traîner ses préférences sexuelles comme un boulet, l’emprisonnement d’Aix ayant été précédé de l’infamie de la maison d’arrêt puis de l’incarcération, en 1948, à Ellis Island (New-York).
Il nous dépeint, néanmoins, un homme pugnace qui assume sa nature envers et contre tous ; un homme renvoyé à la solitude provoquée par ses relations “contre-nature” souvent peu fiables, un homme aux relations aux autres (mère, agent) pas toujours tendres, un homme, enfin – cruelle et naïve illusion – qui s’imagine que le droit peut l’absoudre alors que c’est la morale qui le condamne.

Comme le dit Charneux-Trenet : « Nous sommes le 24 juillet 1963, et cette France que j’ai volontiers idéalisée, « bercée de tendre insouciance », est encore loin de me garder dans son cœur ».

Un livre qui se lit d’un trait d’où l’on sort avec une affection douce et empathique pour le génial fou chantant dont les évocations d’œuvres parsèment l’ouvrage. Émouvant autant qu’instructif, et hautement recommandé.

Le prix de la joie – Été 1963 l’affaire Trenet, de Olivier Charneux
144 pages – 18 euros – Éditions Séguier

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Paul Fourier

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