Essais
Une histoire de l’islam par ses grandes figures selon Malek Chebel

Une histoire de l’islam par ses grandes figures selon Malek Chebel

23 septembre 2015 | PAR Franck Jacquet

Perrin réédite dans sa collection « Tempus » Les grandes figures de l’islam de Malek Chebel. Dans un propos clair et didactique, l’auteur s’emploie à éliminer les débats historiographiques (quand ils peuvent exister !) pour proposer une histoire de l’islam par de grands personnages qu’il regroupe en catégories. Il confère à chacune de ces dernières une portée universelle pour l’histoire de l’humanité, sans doute pour éviter d’enfermer son idée de l’islam dans les polémiques contemporaines.  Un programme ambitieux. 

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Visuel - ChebelUn islam à visage humain

Conformément à son parcours, c’est une histoire de l’islam par les hommes que Chebel met en avant. La construction de l’ouvrage dépend de ceux-ci. Le premier chapitre est évidemment consacré à un seul homme, le Prophète, rarement nommé ainsi, mais nommé Mahomet. Dans le premier tiers du VIIe siècle, c’est bien lui qui impose une nouvelle religion alors que païens et chrétiens, mais aussi quelques tribus juives se partagent la péninsule arabique et notamment le Yémen. L’auteur ne sous-estime pas certains caractères violents de la période de l’Hégire mais la met parfois de côté, en la reliant aux caractères tribaux qui régissent la société d’alors… Les compagnons de Mahomet, y compris les premiers califes comme Omar et Abu Bakr. Très vite ils rassemblent les textes « révélés ». Les textes concurrents du Coran « canonique » seront très rapidement détruits, d’où le monolithisme du premier Islam, très différent d’un christianisme où les évangiles canoniques comme apocryphes sont bien nombreux.

Mais le cheminement de l’islam se confond, selon Malek Chebel, avec l’histoire de ses grandes figures intellectuelles (savants, philosophes, médecins…) et des grands penseurs inspirés, et donc spirituels par rapport à leur contexte politique et social. Il rappelle notamment la place de la géographie arabe avec Iban Khaldun – Une conférence est dédiée à celui-ci prochainement à l’ICI – notamment qui dès le Moyen Age produit des cartes bien plus complètes que les portulans concurrents des navigateurs occidentaux. On y voit l’islam progresser par ses grands navigateurs et rayonner dans l’Océan indien bien avant les Portugais…

C’est donc bien par la science et une certaine raison que l’islam participe de l’édifice de l’humanité, pas simplement par sa spiritualité. Il a d’ailleurs récemment repris ceci dans une préface d’une histoire du monde arabe destinée à la jeunesse et produite par F. Reynaert et L. Fanelli. Reste toujours la question de savoir comment articuler l’une à l’autre…

Les difficultés du factuel

Le programme défendu par Malek Chebel, si louable soit-il, est cependant parfois difficile à suivre. En effet, les figures dont il traite, surtout les figures à caractère religieux et anciennes, peuvent poser problème. Par un ton factuel, en semblant le plus dégagé possible, il traite de la figure de Mahomet ou de certains grands théologiens et mystiques. Mais les dégager de leur gangue de croyances et de transcendance est une démarche encore problématique. En effet, malgré les études récentes, une histoire « matérielle » de la religion du livre révélé – non écrit – reste un problème. La révolution historiographique « positiviste » qui a été opérée pour éclairer la vie de Jésus depuis le XIXe siècle mais surtout au milieu du XXe siècle ne peut percer de la même manière pour Mahomet. L’auteur essaie pourtant de réinsérer celui-ci autant que faire se peut dans son contexte temporel (liens tribaux, rapport au judaïsme…). Le même problème se fait jour pour le traitement des groupes de théologiens, et même, pourrait-on dire pour une religion ne scindant pas temporel et spirituel, pour les savants, y compris Avicenne ou Averroès.

Malgré ces hypothèques qui ne peuvent qu’amputer la portée de cette acception humaniste de l’histoire de l’islam, l’auteur affirme sa position. L’islam est pluriel de ses hommes, de ses siècles, de ses espaces culturels et de cultures matérielles différentes : il inclut ainsi dans cette fresque les spirituels comme les soufis, aujourd’hui particulièrement persécutés par les salafistes et autres wahhabites, les chiites ont leur place de même que les grands personnages issus des franges non arabes du Dar al-Islam – littéralement « Domaine de la soumission » comme la Perse ou la Turquie. Car c’est bien cette image d’un islam de soumission qui est aujourd’hui par les destructeurs des temples de Palmyre là où Chebel insiste sur la tolérance ou du moins la reprise des apports de leurs prédécesseurs par les philosophes arabes. Le livre prend donc bien part dans un combat qui est loin d’être terminé.

Chebel, Malek, Les grandes figures de l’islam, Paris, Perrin (« Tempus »), septembre 2015 : 192p. [ISBN : 9782262051273 – 7 euros]

 visuel : couverture du livre

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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