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Splendide « Fabrique des Lumières » à la Cité de la Céramique

Splendide « Fabrique des Lumières » à la Cité de la Céramique

23 septembre 2015 | PAR Franck Jacquet

La Cité de la céramique de Sèvres a beau être « éloignée », on recommandera chaudement « La manufacture des Lumières, la sculpture de Louis XV à la Révolution », jusqu’au milieu du mois de janvier. Derrière un titre un peu énigmatique, le parcours est sans conteste l’un des plus beaux, l’un des plus clairs et l’un des mieux renseignés de cette rentrée des musées à Paris. A ne manquer sous aucun prétexte ! Coup de cœur ! On ne peut être plus clair…

[rating=5]

Cet Ancien régime si insouciant

La Manufacture de Sèvres n’est pas la plus ancienne ni la plus prestigieuse dans un premier temps, que ce soit en France ou en Europe. Elle prend réellement son essor du fait de l’influence royale de Louis XV qui décide de concentrer une part de la production du royaume en ce lieu. Seconde raison, les corporations savent imiter la production allemande (de Saxe surtout) alors la plus en vue du continent. Enfin, les innovations techniques et les découvertes du milieu du XVIIIe siècle rapprochent la qualité des biscuits français de leurs homologues chinois. Ainsi, durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est un véritable âge d’or que vit Sèvres. A ces aspects techniques s’ajoute l’influence d’artistes royaux renommés, particulièrement Falconet et Boizot qui savent reprendre les modes de l’époque, notamment les modèles de Boucher.

Au-delà de l’aspect technique bien expliqué par les cartels, on perçoit à chaque tableau de l’exposition la finesse de cette production. Les productions sont incroyablement travaillées, fines, destinées à créer le décor de vie de l’aristocratie d’Ancien Régime à côté du tout nouveau papier peint, de la nouvelle gastronomie ou du nouveau rapport au jardin et in fine à la nature… L’exposition l’explique peu, c’est un des rares détails négligés. Ajoutons la question du succès des productions issues notamment du travail de Falconet : la série exposée sur les grands hommes de l’histoire du royaume (Bayard, Montesquieu, La Fontaine, le Comte de Tourville…) fut un four (jeu de mot, biscuit !) commercial, ne trouvant jamais de public. De même, on ne peut que remarquer la faible place accordée aux céramiques à caractère religieux : quelques figures de Jésus, un affleurement de piétisme (quiétisme ?)… La foi n’était pas au cœur des préoccupations de la Manufacture !

Quelles sont-elles donc ? Les arts de la table, le décoratif, l’ornement. Les salles successives composant le parcours témoignent de cet art de vivre de ces décennies. L’enfance, cet âge de la vie auquel on accorde une importance nouvelle (Rousseau si préoccupé d’éducation ou encore le goût de l’intime familial de Marie-Antoinette sont d’ailleurs représentés ici) est ainsi présente : les enfants incarnent des métiers, ils jouent, le modèle des putti est encore dominant. On voit ainsi un ensemble d’enfants jouant à la guerre face à des scarabées. Toute la sensiblerie du siècle s’y trouve… Les surtouts, ces ensembles de table au départ utiles puis purement décoratifs au XVIIIe siècle sont aussi l’occasion de mettre en avant le savoir-faire de Sèvres. La conversation espagnole nous est donnée à voir comme un des ensembles les plus célèbres, relaté dans quelques récits aristocratiques. Suivent les portraits, dans lesquels on reconnaît l’école française de peinture, mais aussi les scènes de genre et les allégories ou personnages mythologiques. Rappelons la place des Grands Hommes de l’histoire de France parmi lesquels les hommes de lettres tiennent une grande place. Les thèmes néoclassiques prisés dans le mobilisé sont bien repris dans cette céramique décorative. C’est donc une belle fenêtre sur le Beau XVIIIe siècle aristocratique que cette exposition.

Voir la bande annonce de l’exposition

Le trouble révolutionnaire dans la céramique

Le parcours le montre un peu moins, mais l’évolution est tout de même réelle avec les années 1790 et 1800, présentes dans la fin du parcours. Les thèmes de prédilection de la société sont traités différemment ; de nouveaux apparaissent.

Le nouveau mobilier Empire affleure en toute fin de période (voir les visuels). Surtout, l’enfance n’est plus celle qu’elle était. La guerre des enfants contre les scarabées n’était jamais qu’un jeu, même si les enfants se prennent toujours au sérieux dans leur propre divertissement, ce qui est leur propre. Désormais, la frise des enfants guerriers des années révolutionnaires fait apparaître des enfants aux traits plus durs ; ils n’usent plus de bâtons mais de canons ! Ensuite, les grandes allégories gagnent du terrain et si les Grands hommes sont désormais ceux des factions de la Convention et des Assemblées successives (Bonaparte, Lepeletier de Saint-Fargeaux…), les portraits royaux disparaissent logiquement. Derrière les guides de la Révolution, c’est donc les valeurs cosmopolitiques qui sont à deviner. La diversité de la production de la Manufacture est moins évidente et les modèles se répètent sans nuances d’une série à l’autre. Les céramiques témoignent ainsi de la fin de cette brillante désinvolture du siècle. Le parcours met donc en valeur l’évolution des représentations autour de la césure de 1789 et surtout des guerres de la décennie suivante.

Pourquoi il ne faut pas rater l’exposition

Pour résumer, voilà les atouts d’une exposition sans doute moins attendue que Vigée Le Brun au Grand Palais :

–       Le parcours est clair, didactique et apprend sur le savoir-faire de la céramique.

–       Le rôle de mécénat et de restauration de ces collections, les plus belles d’Europe, grâce à la Fondation BNP, est rappelé.

–       La scénographie est limpide et « éthérée », aux couleurs des biscuits.

–       La céramique apparaît comme un secteur de savoir-faire et d’innovation, ce qu’elle est toujours aujourd’hui. Elle est un domaine d’excellence du pays.

–       La galerie des Grands Hommes relate ce « pré-nationalisme » attaché aux héros de la Nation, ici du royaume.

–       On découvre, à côté de l’exposition, combien la Cité de la céramique, un peu oubliée car excentrée (ce qui rend l’endroit visitable et agréable à côté d’un Orsay saturé), est riche d’exceptionnelles collections permanentes, y compris de créations contemporaines.

–       Le parcours est accessible à tous les publics.

–       Pour les amoureux du matériau, à partir des modèles, des re-créations et adaptations sont fabriquées à l’occasion de l’exposition.

On espèce vous avoir convaincu. A ne pas manquer !

Informations détaillées : 

Sèvres – Cité de la céramique 2, place de la Manufacture, 92310 Sèvres – T2 et Métro ligne 9 (arrêt «Pont de Sèvres») Autobus au pont de Sèvres ; 169, 179, 279, 171, 426 ; Tous les jours  sauf le mardi, de 10h à 17 h

Tarif : Tarif plein : 8 €, Tarif réduit : 6 €, Tarif 6-26 ans : 2 €

Visuels : 

Visuel 1 : Affiche de l’exposition © Cité de la céramique

Visuel 2 : La Conversation espagnole, groupe de milieu, François-Joseph Duret (1729-1816), Biscuit de porcelaine tendre, 1772-1773, 23,7 × 24 × 20, MNC 2012.2.1 © Sèvres – Cité de la céramique/ Gérard Jonca

Visuel 3 : L’évanouissement de sainte madeleine, Étienne-Maurice Falconet (1716 – 1791), Terre cuite (restaurée avec le soutien de la Fondation BNP Paribas) 1765, 39,2 × 27,6 × 29, MNC 8878 © RMN-Grand Palais (Sèvres, Cité de la céramique) / Martine Beck-Coppola

Visuel 4 : Jean de la Fontaine (1621-1695), Pierre Julien (1731-1804), Terre cuite (restaurée avec le soutien de la Fondation  BNP Paribas), 1784, 42 × 23,5 × 33,5, MNC 7966  © RMN-Grand Palais (Sèvres – Cité de la céramique) / Martine Beck-Coppola

Visuel 5 : Ne suis-je pas un homme, un frère?? / L’esclave, Sous la direction de Boizot, Biscuit de porcelaine dure, pâtes noire et blanche, 1789, Ø 8,5 × ép. 0,8, Limoges, musée Adrien Dubouché, inv. ADL 1342 © RMN-Grand Palais / Martine Beck-Coppola

Infos pratiques

Caveau Mumm
Van Gogh Museum – Amsterdam
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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