Essais
Traversées du quotidien : Michael Sheringham revient sur la tradition de pensée de la vie quotidienne

Traversées du quotidien : Michael Sheringham revient sur la tradition de pensée de la vie quotidienne

30 juillet 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

Publié en 2006 chez Oxford University Press, la somme du professeur britannique de littérature française Michael Sheringham sur l’histoire de la pensée du quotidien du poète décadent Jules Laforgue au philosophe Jean-Luc Nancy est sorti aux PUF, dans la collection « lignes d’art ». Une véritable somme sur la question, mais qui, faute de concept, ne tient pas sa promesse de prouver qu’il s’agit bien « d’une tradition intellectuelle cohérente » (p. 15).

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L’étude du quotidien ou « Everyday Life » est un objet de préoccupation depuis maintenant une quarantaine d’années. Si les textes fondateurs (Henri Lefebvre, Roland Barthes, Michel de Certeau, Georges Perec) sont français, comme souvent dans le mouvement créé par ce que François Cusset a appelé la « French Theory » c’est le monde anglo-saxon qui y a vu un nid si fécond qu’il pourrait fonder une discipline à part, une manière interdisciplinaire d’aborder le monde, à la manière des Gender studies ou des Subaltern studies. Comme l’explique parfaitement bien Michael Sheringham, faire du quotidien une discipline digne d’étude, c’est aussi réévaluer ce qui d’habitude ne pas pas la barre du remarquable et ne semble pas digne d’attention aux humanistes.

Une fois clarifiée cette ambivalence du mot quotidien en un premier chapitre long et finalement peu éclairant et une fois remarqué le texte fondateur du champ d’étude qu’il lance avec le catalogue de l’exposition « Construire pour habiter » (1981) où la plupart des pères fondateurs structuralistes et postmodernes de la notion ont signé un article, Michael Sheringham se lance dans un travail qu’il nomme « généalogie » (p.20) mais qui est plutôt une suite d’étude d’auteurs qui ont travaillé sur la notion de quotidien.

Avec raison, le professeur commence par étudier les surréaliste, en mettant surtout l’accent sur la dissidence Leiris/ Masson et la querelle avec Breton sur l’idée de sacré. Cours intéressant sur le mouvement, le chapitre est joliment illustré de photos de Boiffard où l’on perçoit bien le jeu documentaire avec le quotidien, mais où l’objet du livre se perd un peu dans les querelles de clocher et les références philosophiques puissantes des surréalistes. Un petit encart – trop long ou trop bref- est ménagé à la fin à Walter Benjamin.

Revenant sur une figure moins connue et néanmoins clé pour son sujet puisqu’il est le premier à avoir écrit une « Critique de la vie quotidienne » en 1947, Michael Sheringham consacre un chapitre tout à fait passionnant au philosophe Henri Lefebvre, qui assoit le concept de quotidien dans un matérialisme dialectique bien de son époque (et peu inspirant pour Sherringham) et est un des grands inspirateurs du situationnisme.

C’est alors que Sheringham entre dans ce qu’il considère être le cœur de son travail avec l’étude nuancée et fine du triumvirat qui a « mené l’exploration du quotidien dans de nouvelles directions » (p. 176) : Roland Barthes, Michel de Certeau et Georges Perec . Si la cohérence de ces directions nous échappe jusqu’à la fin (si ce n’est que les deux derniers suivent les cours ou font référence à Barthes) de l’essai, le travail de Sheringham sur Barthes et notamment sur les « Mythologies » (1956) et « Système de la mode » (1967) est passionnant. Sur Certeau, l’approche est moins originale et plus historique et tente de tailler la part du lion à ceux qui l’ont aidé (notamment Luce Giard) à honorer la commande du ministère de la culture (1974) en livrant l’étude clé qu’est « L’invention du quotidien » (1980). Le chapitre sur Perec est proprement passionnant et il fallait vraiment un littéraire pour prendre au sérieux les développements oulipiens de l’auteur de « La vie mode d’emploi » et pour lire ses textes comme des manifestes de pensée. L’analyse de travail de Perec dans sa « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » est vraiment très inspirante…

Le dernier chapitre égrène des écrivains qui auraient travaillé après Perec sur le quotidien et Sheringham choisir Marc Augé, François Maspero, Annie Ernaux et Jacques Réda; il mentionne aussi un peu Philippe Delerm et sa première « gorgée de bière » mais déclare le concept trop fuyant chez l’épicurien fin de siècle. Ce corpus n’est pas très convainquant, la plupart des auteurs et surtout des auteures contemporains travaillant avec la notion de quotidien. On pense par exemple à « Confidence pour confidence » de Paule Constant (prix Goncourt 1998) où les tours de la machine à laver sont sur le devant de la scène. Assez à propos, Jean-Luc Nancy et la philosophie viennent clore l’énumération des héritiers postmodernes du quotidien, même si d’une manière générale, à part Giard (évoquée pour la question féministe, p. 248) et Ernaux, il n’y a que des hommes dans le corpus de Sheringham. Ce qui est un peu étrange quand on pense que le « retournement du regard » (Giard) que voudrait la réévaluation du quotidien touche directement la sphère domestique encore liée aux 20ème et même 21ème siècle aux femmes…

Œuvre de littéraire et non de philosophe, cette « Traversées du quotidien » manque surtout d’un travail de définition du mot et du subtil jeu d’avancées et de résonances conceptuelles qu’un tel chantier implique. Très documenté, riche de grandes intuitions et renvoyant vers des textes incontournables quand on désire penser la question du quotidien et même celle de son invention comme problème intellectuel, cet essai n’en constitue pas moins une somme incontournable.

Michael Sheringham, « Traversées du quotidien. Des surréalistes aux postmodernes », trad. Maryline Heck et Jeanne-Marie Hostiou, PUF, collection « Lignes d’art », 416 p., 32 euros.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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