Essais
« Avant demain, épigenèse et rationalité’, par Catherine Malabou

« Avant demain, épigenèse et rationalité’, par Catherine Malabou

09 janvier 2015 | PAR La Rédaction

Contre la monotonie de l’informe, Catherine Malabou promeut de livre en livre une pensée plastique et métamorphique. A la déconstruction des systèmes, elle préfère, autre façon de les revisiter, leur défiguration. Entamée sous les auspices de Hegel, poursuivie en un corps-à-corps paradoxal avec l’œuvre heideggérienne, ce travail a ensuite trouvé dans les résultats des neurosciences contemporaines une autre proximité féconde.

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Ici, c’est tout contre Kant que Catherine Malabou déploie sa pensée, dans un ouvrage resserré et inspirant. Plus précisément, ce sont trois formes différentes de l’anti-Kant qui appellent un tel itinéraire : 1) la pensée heideggérienne du temps, puis la disparition de la problématique du temps comme question directrice de la philosophie, 2) la révolution post-génomique et cognitive, 3) le succès du courant réaliste spéculatif, dont Quentin Meillassoux est le principal représentant. Pour autant, un tel abandon de Kant et de la pensée transcendantale ne va pas sans difficulté, si tant est que le transcendantal apparaît comme le point central de la philosophie dite continentale actuelle. Dès lors, interroger le sens d’une sortie du transcendantal et du kantisme revient tout aussi bien à interroger les devenirs de la philosophie qui se définit comme continentale et ce qu’elle conserve encore de spécificité.

Contre la triple attaque évoquée, il n’est certes pas question de défendre et encore moins de restaurer le transcendantal, mais plutôt, à partir de ce qui, chez Kant déjà, se déployait contre lui-même, de faire le constat d’une instabilité foncière du transcendantal qui serait en même temps le site de son questionnement. Avec le transcendantal, « Kant a mis à jour un mode spécifique d’identification de la rationalité, à la fois définitif et défaillant, dont la fécondité réside peut être dans le caractère indéfinissable ». Rappelons que pour Kant, la problématique transcendantale désigne la « possibilité ou l’usage a priori de la connaissance ».

Toute l’ambiguïté vient de ce que le transcendantal, bien que défini comme condition originaire, ne peut rendre compte de sa provenance. Quel est dès lors le sens de l’antériorité du transcendantal – comment éviter de le considérer de façon dogmatique comme le fruit d’une préformation, ou comme le produit d’une genèse ? Une des façons les plus fécondes, pour Kant, de déployer cette aporie est alors selon Catherine Malabou la thématisation d’une épigénèse du transcendantal. Issu du grec epi au-dessus et genesis (genèse), le terme épigénèse désigne le mode de développement embryonnaire caractérisant un organisme dont les parties se forment les unes par rapport aux autres. La perspective épigénétique fait de la transformabilité, et non de la rigidité catégorielle, le caractère essentiel du transcendantal, qui ouvrirait alors à la pensée du sans origine, comme ce qui interrompt ou déjoue les questions de fondement. Poursuivant cette perspective, Catherine Malabou construit la figure très derridienne d’un transcendantal marqué par l’accidentalité des premières fois, à la fois préparé par l’expérience et dégagé de celle-ci.

Dans un second mouvement de son ouvrage, Catherine Malabou s’attache à exposer de façon plus détaillée les trois chemins d’abandon du transcendantal évoqués. D’un point de vue heuristique, la perspective neurobiologique semble à tous points de vue la plus féconde. La biologie actuelle semble en effet conduire à une relativisation du concept de programme génétique, à tel point qu’Henri Atlan peut parler d’une biologie post-génomique, pour laquelle la question du développement de l’individu au sein d’une espèce donnée est un sujet de recherches fécond. De même, selon le neurologue Jean-Pierre Changeux, les neurosciences contemporaines à l’affût des phénomènes plastiques tendraient à remettre en cause du préformisme de l’appareil cognitif.

Pour autant, la neurobiologie ne doit pas nécessairement être suivie dans ses conclusions. Catherine Malabou y décèle la possibilité d’une conception résiduelle du transcendantal, comme forme même de la pensée revenant sur elle-même dans son acte de se mettre chaque fois d’autres façons en question. Ainsi, « ce que neurobiologie rend possible aujourd’hui, par sa description de plus en plus fine des mécanismes cérébraux et son usage de techniques d’imagerie de plus en plus performantes, est la prise en compte effective par la pensée de sa propre vie » (p. 311).

La reprise heideggérienne de la problématique kantienne est plus ancienne et plus connue. Heidegger fait de l’imagination transcendantale comme possibilité de la rencontre de l’extériorité, comme passibilité au dehors, l’instance formatrice du transcendantal. Dans cette voie cependant, la philosophie, conduite à la racine de la temporalisation dans la structure de l’Ereignis, l’est tout aussi bien à l’abandon de toute interrogation conséquente sur le temps, sinon dans le cadre d’une messianité abstraite qui exclut de la temporalité tout accident donc toute transformation. Refusant l’assignation à cette forme de piétinement sans fin auquel la dislocation du temps semblait nous vouer, refusant tout autant l’alternative que propose une philosophie de l’événement, Catherine Malabou, depuis longtemps, appelle une pensée capable de donner « de l’avenir à l’avenir ».

La discussion avec Quentin Meillassoux plus âpre, car il s’agit d’assumer un challenge lancé à la philosophie sans nécessairement s’accommoder des instruments proposés pour le relever. Dans Après la finitude, Meillassoux appelle la pensée philosophique à sortir de son propre examen pour se tendre vers un dehors auquel elle est de toute façon exposée : les sciences physiques nous transmettent une connaissance qui porte sur des états du monde antérieurs à toute conscience, à toute structure d’apparition, mais qu’il n’en faut pas moins poser comme réels, et nous invitent ainsi à reconstruire sur d’autres bases les catégories d’une ontologie dont les objets n’ont pas nécessairement (et même pas du tout) à être objets pour la conscience. Qui plus est, la pensée spéculative touche bien cette réalité en pensant la contingence absolue, seule forme nécessaire de toute réalité. En réponse à cette adresse, il faut certes accepter la radicalité de ce qui est exigé de la pensée exhortée de sortir de son obsession d’elle-même et de ses conditions de possibilité, mais sans toutefois se contenter d’une extériorité formelle et abstraite. Pour Catherine Malabou, il faut bien plutôt envisager une transformation progressive du transcendantal, ou, mieux encore, un transcendantal comme principe de mutabilité et de métamorphose.

Catherine Malabou signe en fin de compte un ouvrage aussi important que stimulant, dont on appréciera l’écriture efficace et la puissance d’évocation de certaines formules.

Catherine Malabou, Avant demain. Épigenèse et rationalité, Paris, P.U.F., 2014; 352 p., 21 euros.

visuel : facebook des PUF

 

Florian Forestier. 

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