Essais

Les deux maisons : Pierre Birnbaum décrit les fous de la République américaine

11 octobre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Sociologue politique spécialiste de l’État et historien qui avait révolutionné la perception de la relation entre les juifs et le pouvoir en France avec son superbe essai sur « Les fous de la République », ces « juifs de cour » contemporains aux fondements de la Troisième République, Pierre Birnbaum passe de l’autre côté de l’Atlantique. Il interroge la relation des juifs américains à une République résistante (une seule constitution contre cinq en France!), solide et par bien des aspects admirable. Comme souvent une « question juive » ouvre des horizons bien plus vastes, notamment l’évolution rapport des instituions américaines avec le religieux. Un excellent essai et qui fait redécouvrir les juifs américains autrement.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, si les juifs américains ont pu vivre le 20ème siècle  aux États-Unis en toute quiétude, protégés par le culte américain de la liberté de confession, ce n’est pas pour autant que ce grand pays profondément chrétien leur a fait une place facilement au sein des élites dirigeantes: « L’émancipation à l’américaine se révèle d’avantage propice à l’épanouissement du judaïsme qu’à l’entière reconnaissance des Juifs en tant que citoyens » (p. 25). Pierre Birnbaum démontre que le statut privilégié des « fous de la république » français est une exception, et que, même si le caractère chrétien de l’identité politique et publique des États-Unis s’estompe  au milieu des années 1960 avec une jurisprudence qui  a banni peu à peu serments religieux avant une prise de fonction ou même, lecture de la Bible et prière à l’école, l’idée dure longtemps que les États-Unis doivent être dirigés par des hommes blancs et protestants. Mais, il y a certains conseillers avisés, notamment,  Felix Frankfurter, ami de Franklin Roosevelt et l’un des instigateurs du « New deal » souvent décrié par ses détracteurs comme le « Jew Deal » ou Henry Kissinger. Et les juifs accèdent à la cour suprême (où leur est réservé tout au long du 20ème siècle un » siège juif »), puis bien plus tard (et en fait jamais plusieurs à la fois avant Clinton) certains juifs deviennent secrétaires d’État. Mais l’accès à la citoyenneté (fin 19e) et au pouvoir(20e) ne se fait pas sans grandes flambées d’antisémitisme. Un antisémitisme certes rarement physiquement violent mais qu’on a tendance a complétement occulter.

Bien qu’annonçant une étude comparée sur les États-Unis et la France dans le sous-titre de cet essai, Pierre Birnbaum estime en avoir assez dit sur l’héxagone dans ses « Fous de la République » et ne les évoque plus que rarement pour donner la mesure d’un modèle américain très différent dans sa conception de la place du religieux dans l’espace public. Si les questions sont les mêmes :  aménagements pour concilier loi religieuse et loi du pays, quel accès au pouvoir, double allégeance à partir du moment où Israël existe et existence minoritaire dans une société majoritairement chrétienne, et si Pierre Birnbaum décrit encore une fois une histoire d’amour entre les juifs et un pays où ils sont ce que Max Weber appelait un » peuple invité’ (et peut-être un peu plus que cela), la manière dont les juifs américains se sont organisés et sont considérés aux États-Unis est bien différente de ce qui s’est passé en France,  avec une assimilation progressive qui ne connaît pas la rupture qu’ont pu constituer les statuts de Vichy.

Contre toute idée préconçue, l’accès aux postes à responsabilité politique a été lent et complexe pour les juifs américains. Malgré une ouverture sur la présence des juifs au banquet patriotique commémorant la déclaration d’indépendance de 1788 à Philadelphie, avec des mets casher prévus pour qu’ils puissent participer, et malgré une narration qui tend à montrer que petit à petit les juifs ont pu accéder à des hauts postes et que c’est désormais un phénomène acquis ‘Les deux maisons » se termine sur la vieille idée de Hannah Arendt dans le premier volume des Origines du Totalitarisme que les liens historiques des parvenus juifs avec les État ont toujours nourri les sentiments antisémites et populistes les plus forts : « En quittant la protection d’une société civile profondément décentralisée et pluraliste, en s’approchant du pouvoir politique et même de l’État, ne risquent-ils pas de voir se lever pour la première fois de leur histoire une mobilisation antisémite de grande envergure, selon les modèles français et allemands? »(p. 304).

Pierre Birnbaum, « Les deux maisons, Essai sur la citoyenneté des Juifs (en France et aux Etats-Unis), Gallimard, NRF essai, 432 p., 25 euros.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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