Essais
« Les adieux au général », le culte De Gaulle décrypté par Judith Cohen Solal et Jonathan Hayoun

« Les adieux au général », le culte De Gaulle décrypté par Judith Cohen Solal et Jonathan Hayoun

01 novembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Après avoir enquêté sur les racines collaborationnistes du Front National ( RN) dans La main du diable, paru chez Grasset en 2019, les deux auteurs regardent du côté de la droite plus classique en faisant un zoom sur les quatre jours qui séparent la mort de De Gaulle de son enterrement « sans la moindre cérémonie publique ».

Du trouble il y a eu, il y a et il y aura encore. Et c’est peut être la citation empruntée à Pierre Nora en fin d’ouvrage qui éclaire le plus le mythe : « L’homme d’Etat le plus contesté de son vivant est devenu pour tous les sondages, vingt ans après sa mort, le plus incontestable champion toutes catégories de la mémoire collective des Français. Le plus grand diviseur national s’est transformé en dernier symbole de l’unité et du rassemblement. Il cristallise les angoisses et les craintes des Français de ne plus exister comme nation indépendante et souveraine ». Pierre Nora est l’historien qui a défini la notion de Lieu de mémoire, et ce que prouvent les auteurs c’est que De Gaulle est un lieu de mémoire de plus en plus solide. Tout : sa vie, sa mort et en l’occurrence, les derniers jours avant son enterrement sont cliniques.

Car comment expliquer qu’en ce mois de novembre 1970 tout soit pardonné à l’homme qui a gardé Papon près de lui et fait de la censure un ministère bien vissé par Alain Peyrefitte ? C’est bien cela que l’enquête montre.

Judith Cohen Solal est psychanalyste, Jonathan Hayoun est réalisateur et documentariste, et ce livre se lit comme on regarde une série historique. Pour comprendre, ils sont allés parler aux héritiers symboliques et biologiques du « Premier des français », ils se sont plongés dans les archives du Quai d’Orsay, du Musée de l’Ordre et de la Libération et bien sûr, il le fallait, sont allés passer des heures nombreuses sur LE lieu qui est un village entier : Colombey les Deux Eglises.

De Gaulle est partout, d’abord parce que ce nom est de toutes les rues. Et étonnamment, cela ne se concerne pas uniquement les villes tenues par la droite. On s’amuse à comprendre qu’Hara Kiri, censuré sous l’ère Pompidou pour avoir titré « Bal tragique à Colombey, 1 mort ! » à la mort de De Gaulle, choisit comme nom à sa renaissance Charlie Hebdo.

L’homme De Gaulle, et la publication dans Les adieux au Général de son testament est un apport essentiel pour comprendre cette obsession française. Il voulait un huis-clos à Colombey, ce fut Notre Dame de Paris en mondiovision. Le monde entier était là dans le geste le plus people du XXe siècle.

De Gaulle people ? L’armée, Yvonne, la maison de famille… Cela sonne plutôt vieille France, et pourtant si. Et les pages consacrées à Ben Gourion, Aragon ou Romain Gary montrent bien cela. Tout le monde a « son » De Gaulle. Car le livre se compose de témoignages du passé, un court chapitre par témoin pour pouvoir mieux encore ausculter le mythe.

Cela fait longtemps que la droite républicaine a rompu avec l’héritage politique de De Gaulle, mais l’héritage symbolique lui se retrouve dans chaque prise de parole présidentielle, teintée chez Emmanuel Macron également d’une passion pour Clemenceau, mais ça, c’est une autre histoire !

Judith Cohen Solal et Jonathan Hayoun questionnent donc de façon passionnante, le livre se dévore très rapidement, l’un des derniers mythes du siècle dernier. 2020 marque les 50 ans de la mort de Charles de Gaulle et visiblement, au regard des programmes consacrés à cet événement (il suffit de s’amuser à chercher « De Gaulle » dans « Actualités » pour s’en rendre compte), ce culte qui déborde toutes les religions, toutes les nations et toutes les théories politiques n’est lui, ni mort, ni enterré.

Judith Cohen Solal et Jonathan Hayoun, Les adieux au général, Robert Laffont, octobre 2020, 227 p; 19€

Visuel : ©Couverture du livre-AP photo/ Sipa presse

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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