Essais

« La femme à part » : 30 ans après Attachement féroce, le retour de Vivian Gornick

« La femme à part » : 30 ans après Attachement féroce, le retour de Vivian Gornick

08 décembre 2018 | PAR Marine Stisi

Outre-Atlantique, elle est une autrice immensément respectée. Féministe radicale dès les années 70, Vivian Gornick faisait sensation en 2015 avec la publication d’un nouvel ouvrage, La femme à part, (aujourd’hui publié en français par les Editions Rivages) un récit personnel à deux pas de l’autobiographie extrêmement sincère et éclairé sur l’amitié, la vieillesse, le sexe et la solitude, quelques 30 ans après avoir publié Attachement féroce, son premier récit autobiographique où elle parlait de sa mère.

 

Attachement féroce, plongée dans la jeunesse de Vivian Gornick

Il y a 30 ans paraissait aux Etats-Unis Attachement féroce, un des premiers livres de la professeure, journaliste et écrivaine Vivian Gornick. Succès en Amérique devenu depuis lors un must-read, ce n’est qu’en 2017 que les lecteurs français purent le découvrir, découvrant en même temps son autrice, jusqu’alors jamais publiée dans l’Hexagone.

Au cœur de ce livre phare, la relation conflictuelle et passionnée entre Vivian et sa mère, une femme exigeante, qui vit ses désirs comme des nécessités, tourmentée, monstre dont on douterait parfois de l’existence d’un cœur et qui parfois, pourtant, est déchirante d’humanité.

Dans le New-York où elles vivent, celui du Bronx des années 50 et des voisines qui se succèdent dans la cuisine, Vivian, petite fille, doit tout d’abord apprendre à supporter non seulement la mort d’un père, mais la dépression persistante d’une mère qui, peu à peu, se complet dans cette position de veuve aux lamentations incessantes.

Au cœur de ce capharnaüm, difficile pour une jeune fille de s’épanouir simplement, sereinement, de vivre une enfance équilibrée, dirions-nous aujourd’hui. Devenue adolescente, la mère est terrifiée par le fait que sa fille puisse découvrir la sexualité (quelque chose dont elle même est désormais totalement privée) et la questionne agressivement dès qu’elle passe du temps avec un garçon. Devenue étudiante, elle doit subir les remontrances perpétuelles d’une mère incapable d’accepter que sa fille la reprenne, la corrige. Remontrances qui peuvent en venir aux mains.

Le tout est d’une violence terrible. « Je me dis cet après-midi-là que l’une de nous deux ne sortirait pas vivante de cet attachement », écrit-elle. Alors, peut-on aimer et déteste à la fois ?

Ce n’est finalement que le mariage et la fuite vers la côte ouest qui la sauvent de cette relation féroce, sauvetage prématuré puisque la jeune fille se rend compte assez rapidement de l’erreur qu’elle a commise. L’homme en question n’est pas fait pour elle, leur relation sonne faux, rien ne semble à sa place. Elle divorce, rentre à New-York, débute sa vie de bohème, de chercheuse, autrice et professeure. Avec sa mère, les rencontres sont moins fracassantes. Sa mère regrette très vite le moindre reproche qu’elle fait à son enfant. L’âge, sans doute, lui a fait réaliser que malgré tout, cette enfant là ne l’a jamais laissé tomber.

La femme à part, Vivian Gornick fait le point sur sa vie d’adulte

A 80 ans, 30 ans après la publication de Attachement féroce, il semblerait que Vivian Gonrick n’ait pas dit son dernier mot. Après la publication de nombreux essais, l’autrice retoruve le chemin de la confidence, du personnal-narrative. En 2015, les éditions new-yorkaises Farrar, Straus and Giroux publient La Femme à part (The Odd Woman and the City*), publié en France chez Rivages en septembre 2018, sélectionné pour le Prix Femina des romans étrangers 2018.

Dans La femme à part, Vivian est devenue femme à son tour, mais bien loin de celle qu’était sa mère avant elle. Elle n’a pas d’enfant, a eu des relations mais ne s’est jamais véritablement posée. Elle est cette femme à part d’un système qui veut faire de toutes les femmes des mères et des épouses.

Elle confie ses craintes et ses doutes, dont le devenu presque fameux syndrome de l’imposture. Elle parle de certains hommes qui ont croisé son chemin, pour finir par s’en écarter. Elle ne parle jamais des peines, ou très peu, peut-être parvient-on à les lire entre les lignes.

Mais Vivian Gornick évoque aussi certaines de ses victoires, et surtout, ses rencontres et ses impressions, au fur et à mesure que le talon de son pied claque sur le bitume new-yorkais. De son Bronx natal aux trottoirs du West Side où elle finit par habiter, Vivian Gornick déambule sans hâte dans la ville, une ville comme un personnage, une vieille amie dont on se laisserait peut-être parfois, mais absolument irremplaçable. Avec humour et lucidité, elle évoque ses amitiés, les âmes qu’elle frôle et rencontre.

Finalement, et c’est là toute sa force, Vivian Gornick ne raconte rien et mais elle nous ouvre la porte de son monde. Et quelle richesse que ce monde là.

« L’autre deviendra ce que je suis : une marcheuse de la ville qui nourrit le courant perpétuel de cette foule perpétuelle imprégnant la créativité ».

* En référence à The Odd Woman, roman de l’auteur anglais George Gissing paru en 1893 et se démarquant pour ses positions remarquablement féministes pour son époque

 

La femme à part, Vivian Gornick, Editions Rivages, 17,80€, 200 pages.

Attachement féroce, Vivian Gornick, Editions Rivages, 8€, 265 pages.

 

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Marine Stisi
30% théâtre, 30% bouquins, 30% girl power et 10% petits chatons mignons qui tombent d'une table sans jamais se faire mal. Je n'aime pas faire la cuisine, mais j'aime bien manger.

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