Essais
La Corrèze, terroir fertile pour Présidents de la République

La Corrèze, terroir fertile pour Présidents de la République

10 novembre 2014 | PAR Stéphane Blemus


Denis Tillinac retrace, dans « Chirac-Hollande, une histoire corrézienne », l’odyssée de deux Présidents de la République attachés au même terroir. Eux qui n’y sont pas nés, que sont-ils venus chercher en Corrèze ?

9782259227711Dans cet ouvrage paru en octobre 2014, la Corrèze de Chirac et d’Hollande nous est contée, celle de deux Présidents qui ont été des Corréziens d’adoption. Jusqu’alors, la Corrèze était connue comme terre de Résistants de la Seconde Guerre Mondiale. Mais, depuis 1995, ce département est devenu synonyme de réservoir à Présidents de la République Française.

Chirac comme Hollande ne sont pas des adolescents de la province française. Le premier est né à Paris, le second à Rouen. Tous deux enfants des bourgs, ils ont été élevés au grain citadin. Ils ont pourtant quitté le giron parisien et choisi de s’implanter tous deux en Corrèze. De Paris à Ussel, ils sont passés du versant urbain de la France au rural. Cette quête de la ruralité est une constante de la vie politique du XXème siècle, et est au cœur de l’actualité récente, alors que s’amorce un énième projet de réforme territoriale en cette fin d’année 2014.

La Corrèze, jardin secret de Chirac et Hollande

Le 6 mai 2012, c’est au son de l’accordéon, et devant les pas de danse d’un François Hollande célébrant son élection présidentielle, que de nombreux Français ont découvert Tulle. La rose à la main, le président du conseil général de la Corrèze d’alors saluait la population d’une ville qui l’avait vu grandir, mûrir puis s’épanouir. Quelques années auparavant, en 1995 puis 2002, le pays de Tulle célébrait déjà la victoire d’un ancien président du conseil général de la Corrèze : Jacques Chirac.

Voisin des fiefs historiques de Pompidou (Massif du Sancy) et Giscard (Chaîne des Puys), le département a vu nombre de ses habitants devenir ministres (Jacques Delors, Edmond Michelet…), voire président du Conseil (Henri Queuille). Mais aucun n’avait marqué de son empreinte pour plusieurs années l’avenir du pays. Chirac, puis Hollande : comme le résume à la perfection la quatrième de couverture du livre de Denis Tillinac, il y a là « deux ambitions, deux générations, en même terroir ».

Existe-t-il un engrais à Présidents spécifique à la Corrèze ?

Mal connue, l’identité de la Corrèze est complexe. Héritage de la Révolution Française, la création de ce département a unifié trois pays différents : ceux de Tulle, Ussel et Brive-la-Gaillarde. Trois chefs-lieux, trois arrondissements, trois fiertés différentes. Et au final, aux dires d’un Corrézien comme Denis Tillinac, nulle réelle fraternité compatriotique entre Corréziens.

Département rural et peu peuplé du Limousin, la Corrèze représente pour les Français, de l’avis même de l’auteur, « un objet géographique mal identifié, le terroir chiracollandais de cette France verdoyante qui se laisse apercevoir quand on la traverse en autoroute. […] Une France d’autrefois, celle de Pompidou et de Mitterrand, celle des parents de Chirac, que Sarkozy n’a pas connue, et qui, par une malice de l’Histoire, est devenue le havre de Hollande. »

Tout le charme de la Corrèze a peut être consisté dans ce simple fait : sa distance avec la capitale. Loin des grands ensembles urbains et surtout de l’ « étau parisien », les terres du Limousin ont su représenter pour les deux hommes politiques une sorte de jardin secret, un espace de liberté au centre de la France, un sanctuaire où s’est affûtée leur expérience d’artisans de la politique. En parlant de sa Nièvre, François Mitterrand en témoignait : « le silence et l’espace me guérissent du mal des villes ».

A l’image d’une certaine France éternelle, la Corrèze a permis à ces deux animaux politiques de tracer leur sillon dans cette terre qui a su les accueillir. Les venues de François Hollande sont décrites ainsi par Tillinac comme un retour aux sources : « il semblerait que, en retrouvant la ville qui l’a élu, il accède au confort d’un enracinement. Comme si, sur les rives de la Corrèze où à Tulle il a ajouté deux passerelles de métal, il était enfin chez lui ».

Deux caméléons à la conquête du centre de la France

Comment ces deux citadins ont-ils pu si aisément être identifiés comme « Corréziens » et s’identifier pour partie comme tels ? Tous deux ont été parachutés, à quarante ans de distance, dans ce même terroir et sont devenus présidents par la suite. Un parachutage ascensionnel, en somme.

La proximité idéologique a joué, selon l’auteur de l’essai. Héritier d’une histoire familiale radical-socialiste (« rad-soc »), Chirac aurait su conquérir les cœurs de gauche, à commencer par ceux des grands élus locaux, comme les anciens ministres Henri Queuille et Charles Spinasse. Le patrimoine programmatique d’Henri Queuille, homme de centre-gauche, souvent ministre de l’Agriculture, et à trois reprises président du Conseil après la Libération, serait le fil commun sur lequel se seraient maintenus les équilibristes Chirac et Hollande. D’ailleurs, dans ses Mémoires, Jacques Chirac rappelle que le soutien à obtenir impérativement pour lui, lors de son arrivée à Ussel en 1967, était en premier lieu « celui d’Henri Queuille » et admet avoir été coopté par une ribambelle d’élus de gauche parce que perçu comme « assez proche de leur famille d’esprit ».

Cette proximité latente entre les deux hommes a viré à l’adoubement médiatique lorsqu’en 2012, Chirac indiquera au candidat socialiste qu’il voterait pour lui. L’invocation par la suite d’un insoupçonné « humour corrézien » avait fort mal camouflé l’étroite proximité entre les deux élus.

Mais cette filiation avec le « rad-soc » Henri Queuille, et la ressemblance des deux hommes dépasse de loin les conceptions politiques. Elle s’attache à leur caractère et à leur manière même de gouverner. L’Hollande caustique n’a pas la même pulsion de vie, presque animale, de Chirac, mais pratique le même labeur de patient cultivateur politique et cette même capacité d’humilité face aux soucis et drames des gens rencontrés. Créant une relation presque de l’ordre du charnel, tant avec les chemins parcourus qu’avec les électeurs croisés au gré de leurs pérégrinations.

Cette relation de proximité créée avec le citoyen s’accompagne chez eux d’une volonté de dépolitiser en permanence la relation. Séduire plutôt que convaincre. Et avec le « sentiment – partagé – d’une approche minimaliste de l’art de gouverner, sans brusquerie et en épousant les lignes de fuite de l’opinion. » Ce qui sera reproché à Chirac et Hollande comme chefs d’État est leur force au plan local : une « approche homéopathique de l’art de gouverner. Petites doses. Petits pas ».

On apprend à connaître, page après page, le caractère des deux hommes. Qui ne sont pas des aventuriers. C’est un pied après l’autre qu’ils ont su conquérir un territoire qui ne leur était pas destiné par la naissance. Comme avant eux Pompidou, Mitterrand, Giscard, ils ont progressivement réussi à être identifiés à un fief tout droit sorti comme des tréfonds d’une France embryonnaire, « la France des profondeurs, [avec] ses ressacs, ses permanences ». Leur récit national, qui les a portés ensuite jusqu’à l’Élysée, y a pris racine.

Le politique français à la recherche du terroir perdu

« Nulle esthétique, nulle métaphysique n’ont eu de part dans leur ambition, elle est prudhommesque plutôt que stendhalienne et passe par des gains électoraux, exclusivement. Tant pis pour les romanciers. » Pas de romantisme, semble-t-il, dans les visées initiales des sieurs Chirac et Hollande. Cependant, cette conquête de la Corrèze est symptomatique de la recherche répétée par les politiques d’une certaine France.

Là où Courbet a peint « l’origine du monde », les politiques ont cherché durant le XXème siècle, face aux phénomènes d’exode rural, à percevoir l’origine de la France – s’il en existe une. A dépeindre la réalité de ses projections, de ses préoccupations, de ses tourments du moment. A mettre en verbe les afflictions du peuple, les entrailles intimes de son territoire. Les politiques français ont tenté longuement de trouver cette vérité loin des villes. Amateur des lieux symboliques – roche de Solutré, Latché, Château-Chinon… –, François Mitterrand décrivait ainsi la France de l’époque du général de Gaulle : « la patrie était un sol mystique, dessiné par la main de D i e u et habité par un peuple de laboureurs et de soldats. A l’heure du plus grand péril, cette terre faite pour ce peuple secrétait naturellement le héros nécessaire ».

Dans la littérature mitterrandesque, et comme l’ont ressenti instinctivement Chirac et Hollande, le lien aux citoyens et au territoire doit être tangible, physique, charnel. La France y est exposée comme « terre et chair ».

La province y est célébrée, comme dans cet extrait de François Mitterrand dans son essai « La paille et le grain » rédigé entre 1971 et 1974 : « je m’enchante, par exemple, à l’idée de ces rivières qui changent de lit et la façon dont l’Allier a quitté les buttes de Billy pour le coteau de Marcenat avant de retourner au sillon d’origine excite mon imagination. Il faut naître en province et toucher aux racines pour comprendre d’instinct les relations des sociétés humaines et du sol où elles vivent ». Plus que la province, c’est d’une certaine manière un « capital d’autochtonie » qui est exalté.

Cette autochtonie prônée par les politiques du XXème siècle ne signifie pas pour autant d’être natif du lieu en question. Ni de Gaulle ni Mitterrand ni Pompidou ni Giscard ne sont nés dans leur terre d’implantation politique. François Mitterrand écrira, avec son art de la formule : « les racines poussent vite à qui sait s’arrêter ». Jacques Chirac aura donc raison de relever dans ses Mémoires se sentir « de plus en plus familier » avec la terre corrézienne.

La France telle que recherchée par ces politiques est éternelle et magnifiée. Parmi les nombreuses descriptions d’errances champêtres d’acteurs publics : « au spectacle de la nature il m’arrive souvent de vivre ces moments de bonheur où l’on s’arrête et dit : c’est le plus bel endroit du monde. La terre, notre amie, prodigue ses merveilles. Je la contemple depuis l’enfance sans épuiser jamais cette faculté d’étonnement qui naît de la beauté et qui donne l’obscure envie de remercier quelqu’un » (F. Mitterrand).

Est-elle seulement encore magnifiée au XXIème siècle, cette France des terroirs ?

La France invisible, désertée par les acteurs politiques nationaux

Le terroir est aujourd’hui en train de disparaître du discours public. Ce dédain n’est pas celui des déshérités ou des « sans-dents ». Il est bien plus profond, et touche aussi bien la gauche que la droite françaises. Comme le dit Denis Tillinac, « les attaches de la France avec sa ruralité sont de plus en plus distantes ».

La France non urbanisée est devenue progressivement une « France invisible », une « France périphérique », selon le géographe Christophe Guilluy. Une analyse similaire est faite par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin dans leur ouvrage passionnant, « Recherche le peuple désespérément ».

Pour une partie des habitants des grands ensembles urbains, l’autre France est devenue le côté obscur de la France. Les discours politiques nationaux ont tendance à suivre ce mouvement. Le sentiment est que « cette France populaire, industrielle et rurale a vécu », souligne Christophe Guilluy, « au mieux qu’il s’agit d’une France minoritaire et vieillie, qui s’accroche encore mais qui est condamnée à disparaître ».

Cette disparition des terroirs du débat public porte atteinte à l’identité des habitants des territoires ruraux. « L’attachement à un territoire participe à une construction identitaire », selon le géographe. « Tout se passe comme si, à l’heure de la mondialisation, il fallait effacer la figure du « natif », et surtout celle du « sédentaire ». Dans une société où la mobilité est devenue un horizon indépassable, l’évocation de « celui qui est originaire du territoire sur lequel il vit » devient impossible ».

Contrairement à une idée répandue, et qui est présente jusque dans l’essai de Denis Tillinac – qui loue « l’homme moderne » par définition non sédentaire –, la mobilité, qui est une réalité pour la génération Erasmus et les jeunes diplômés des centres urbains, ne concerne pas une grande partie de la population. La sédentarité territoriale est encore une vérité pour nombre de nos concitoyens.

Face à cette exclusion du récit national, l’enracinement local prend une autre dimension dans une grande partie de la population. L’universitaire Jean-Noël Retière montre dans ses études la place fondamentale que revêt, pour les classes populaires, l’enracinement local. Source de liens sociaux, l’attachement géographique fonctionne comme un « capital d’autochtonie ». Face à la mondialisation et au « processus de désaffiliation », le « capital d’autochtonie » est devenu une ressource essentielle pour les catégories populaires.

La décentralisation : risque ou opportunité pour les territoires ?

Ce sentiment de déclassement ressenti par nombre de Français est renforcé par leur éloignement progressif des centres de décision politiques, économiques, sociaux. Suppressions de tribunaux d’instance, redéploiement de la santé publique en France, projet de création de grandes régions et de suppression des départements…

La politique de décentralisation, amorcée au début des années 1980, avait pour objectif originel de faciliter la démocratie locale en réduisant le carcan d’un État jacobin jugé parfois inadapté aux projets de terrain. Mise en œuvre par Gaston Defferre dès 1982 sous la présidence mitterrandienne, puis par nombre de gouvernements successifs, la décentralisation a tendance depuis quelques années à devenir un fourre-tout synonyme de désengagement de l’État. Dans les années 1970 déjà, François Mitterrand poussait la sonnette d’alarme : « décentraliser, maître mot de la démocratie moderne. Je crains qu’on ne fasse une confusion en haut lieu. L’important n’est pas de fusionner le territoire des communes rurales en violentant l’Histoire, la géographie et tant d’attachements sensibles, mais d’associer leurs compétences techniques, économiques et financières ».

L’exemple de la Corrèze est symptomatique. Depuis le redécoupage électoral de 2010, le paysage électoral a été redessiné complètement. Les deux circonscriptions dont Chirac et Hollande ont été députés (la Haute Corrèze et le pays tulliste) ont tout simplement été fusionnées.

En 2014, l’éloignement des espaces ruraux des lieux de décision politique pourrait se renforcer encore. Le projet de réforme territoriale présenté par le gouvernement Valls II pourrait prévoir le regroupement des actuelles régions (au nombre de 26 actuellement) pour créer de grands ensembles régionaux à l’image des Länder allemands. Ce supposé alignement de la démocratie territoriale sur la réalité politique des régions à l’échelle européenne cache un élément fondamental. En dehors de la France, en Allemagne pour reprendre l’exemple des Länder, ces collectivités locales bénéficient de prérogatives bien plus larges que nos actuelles régions. Le risque de la présente réforme est de créer des grands blocs décisionnels impotents et toujours plus distant de la réalité des Français.

Il n’est pas innocent de constater que le Front National progresse fortement dans certaines populations géographiquement délimitées, à savoir l’ouvrier du monde rural, les employés et chômeurs des régions industrielles ainsi que le paysan artisan de sa terre. L’apologie du processus de mondialisation, de la mobilité et d’une certaine vision de l’ « homme moderne » – nomade, internationalisé,… – est totalement inaudible pour une partie de la France trop oubliée des politiques nationales. Des paroles et des actes, au-delà des plateaux télévisés, sont indispensables.

Denis Tillinac, « Chirac, Hollande, une histoire corrézienne », Plon, 2014

Par Stéphane Blemus

Pour aller plus loin :

• François Mitterrand : « La Paille et le Grain », Flammarion, 1975
• Jacques Chirac, « Mémoires, Chaque pas doit être un but », Tome 1, Nil, 2009
• Christophe Guilluy, « Fractures françaises », Flammarion, 2013 ; « La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires », Flammarion, 2014
• Stéphane Rozès, « L’imaginaire politique préempte la question sociale », Séminaires de la Fondation Res Publica, 2009
• Stéphane Cadiou, « Gouverner à l’heure de la décentralisation », dans « Le pouvoir : Concept, Lieux, Dynamiques », sous la direction de Jean-Vincent Holeindre, Editions Sciences Humaines, 2014
• Vincent Dubois, « De la politique littéraire à la littérature sans politique ? Des relations entre champs littéraire et politique en France », 2010

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