Essais
« Devenir mère » : Rachel Cusk raconte la mue douloureuse de la femme

« Devenir mère » : Rachel Cusk raconte la mue douloureuse de la femme

29 septembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

L’auteure d’Arlington Park et des Variations Bradshaw, Rachel Cusk, publie en cette rentrée 2021 un essai aux Éditions de l’Olivier. Écrit alors qu’elle attendait son deuxième enfant, ce « Devenir mère » de l’écrivaine britannique est un constat clinique et douloureux sur la disparition de la femme… 

Après une première grossesse moralement et physiquement éprouvante et surtout ces premiers mois de vie de sa fille aînée où Rachel Cusk a tout arrêté pour s’occuper d’elle jour et nuit, c’est envers et contre les vieilles conventions qu’elle et son mari se mettent d’accord pour qu’il arrête de travailler. Il lui permet ainsi d’écrire son livre, alors que l’écrivaine attend sa deuxième fille. 

Les injonctions de la grossesse

C’est avec une plume clinique et un brin de provocation, dans une société tellement ébahie par les beautés vantées de la fonction de mère qui devient « l’œuvre d’une vie », que Rachel Cusk fait la chasse aux idées reçues et aux impératifs imposés aux femmes, dès la grossesse. Et l’on sourit à voir l’évocation des interdits alimentaires pour celle dont le corps est sanctifié – et c’est déjà une dépossession – lors de l’attente d’un enfant… L’écrivaine va plus loin quand elle révèle ce que chacun.e tait : les jambes lourdes, l’eau partout, la fatigue, les hémorroïdes, la terreur de l’accouchement et aussi la solitude de l’allaitement. De drôle, cela devient vite âpre, voire amer – ce qui, sur un sujet aussi communément considéré comme heureux et merveilleux, est assez courageux…

La disparition de la femme derrière la mère

Mais c’est une fois la naissance consommée que le « devenir mère » décrit par Rachel Cusk est le plus insupportable. Elle décrit la naissance comme la séparation d’un tout, alors que ni la mère, ni l’enfant n’ont demandé ainsi à être liés dans la séparation pour la vie. La femme disparaît derrière l’esclave du nourrisson, réduite à ses fonctions nourricières, matricielles et sécuritaires. Il n’y a pas vraiment de résolution, c’est comme si la femme disparaissait définitivement derrière le métier et le destin de maman, même une fois le nourrisson assez grand pour comprendre qu’il est une entité à part ou les finances assez hautes pour déléguer certaines fonctions à une nounou… L’oeuvre d’une vie : Devenir mère est un ouvrage qui a la force de son caractère sombre et terrible, mais dans lequel on inclurait bien quand même, par mesure de justice, les états d’âme et de corps du père, ainsi que les éclats de la vie et de la joie qui naissent aussi avec le nouvel être, aussi dévorant soit-il …

Rachel Cusk, L’oeuvre d’une vie : Devenir mère, trad. Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Éditions de l’Olivier, 224 pages, 20 euros. Sortie le 01/01/2021.

visuel : couverture du livre

 

« Les enfants de Cadillac » de François Noudelmann : parcours familiaux de juifs en France
« Une question de mort et de vie », par Irvin et Marilyn Yalom
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture