Essais
« Désirer comme un homme » de Florian Vörös : pornographie, fantasmes et masculinités

« Désirer comme un homme » de Florian Vörös : pornographie, fantasmes et masculinités

10 novembre 2020 | PAR Chloé Hubert

Florian Vörös interroge, dans un ouvrage passionnant, ce que signifie « Désirer comme un homme » à travers les fantasmes et les usages de la pornographie.

« Si quelque chose existe, il y en a également une version pornographique. Il n’y a pas d’exception »

Florian Vörös est sociologue et spécialiste des porn studies, champs disciplinaire qui analyse la pornographie comme un objet culturel parmi d’autres. Dans cet ouvrage d’inspiration féministe, il interroge les effets de la pornographie dans la construction de la masculinité blanche. Il se penche alors sur ce qui se passe dans la pornographie afin de voir comment la domination masculine blanche se noue – entre autres – dans les fantasmes. Ainsi, les fantasmes seraient indissociables des rapports sociaux (de sexe, de race ou de classe): ils se nourriraient d’eux tout en participant de leur reproduction inégalitaire.

Les « vrais hommes »: une masculinité blanche et de classe moyenne supérieure

L’auteur interroge pour cette enquête des hommes blancs de classes moyenne et supérieure sur leur rapport à la pornographie et sur leurs fantasmes de manière plus générale. Une des originalités de l’approche de Florian Vörös est de mener une étude sur un panel comprenant à la fois des hommes hétérosexuels et des hommes homosexuels. En choisissant de ne pas séparer a priori ces deux populations, l’auteur met en avant une forme de continuum de masculinité qui existerait entre les homosexuels et les hétérosexuels, à rebours donc de l’idée selon laquelle homosexualité et masculinité seraient antinomiques. Si la distance avec l’homosexualité est bien souvent pensée comme nécessaire à la construction d’une masculinité hétérosexuelle, la construction de l’homosexualité est quant à elle indissociable d’un rapport à la masculinité emprunt de fascination. Pour Florian Vörös, ce continuum de masculinité leur permet ainsi de conserver leur place dans la hiérarchie des sexes et plus largement dans la hiérarchie sociale. Autrement dit, à travers le fantasme de la disponibilité féminine ou la fascination pour la virilité noire et arabe, les hétérosexuels comme les homosexuels se distinguent des femmes mais aussi d’autres populations dominées comme les personnes racisées.

La pornographie, entre une fabrique des fantasmes et une menace pour la sexualité « normale »

Un des intérêts de l’enquête de Florian Vörös se retrouve dans l’analyse du rapport à la pornographie comme support qu’entretiennent les hommes interrogés. Il en ressort que la pornographie est systématiquement pensée par les hommes adultes comme une menace pour une population jeune et considérée comme non avertie, sans pour autant qu’ils ne s’interrogent eux-même sur les effets qu’elle peut avoir sur leur propre conception d’une sexualité « normale ». De plus, l’auteur relève qu’un usage trop fréquent de la pornographie à des fins masturbatoires peut être considéré comme dévirilisant car elle représenterait un ersatz de sexualité, contrairement à la sexualité « normale » d’un vrai « mâle » qui se doit d’être pénétrative. Une analogie est même faite par l’un de ses enquêtés entre la pornographie et le sport en salle et entre le sexe pénétratif et le sport en plein air, considéré comme plus viril et plus « naturel ». Si la conception de la pornographie comme n’étant pas la réalité et ne devant pas être considérée comme telle est largement partagée, Florian Vörös démontre toutefois qu’elle imprègne beaucoup plus qu’ils ne le pensent les imaginaires des hommes pour qui une sexualité normale se résumerait selon eux à « préliminaire – fellation – pénétration », comme l’énumère un des hommes interrogé. Sans se positionner contre la pornographie et en se dévoilant lui-même comme amateur de celle-ci, l’auteur invite dès lors au contraire à déconstruire nos fantasmes qui sont à la fois le reflet et le produit des mises en scène pornographiques, afin de reconstruire des manières alternatives de « désirer comme un homme ». 

Avec Désirer comme un homme, Florian Vörös parvient, à l’aide d’une écriture limpide et de nombreux extraits d’entretiens, à rendre tout à fait accessible un propos sociologique exigeant dans un livre qui se dévore. Là où Virginie Despentes écrit dans King Kong Théorie que « le problème du porno, c’est qu’il tape dans l’angle mort de la raison », l’auteur le décortique ici pour nous,  comme un objet fascinant qui a beaucoup à nous apprendre de la masculinité hégémonique aujourd’hui. Accepter de ne pas le laisser aux marges de la raison et choisir de si confronter comme n’importe quel objet culturel, voilà la première étape vers une plus grande liberté dans le désir des hommes, mais pas que ! 

 

Florian Vörös, Désirer comme un homme, La Découverte, 160 p. 18 €, sortie le 5 novembre 2020

 

Crédits: couverture officielle réalisée par © Fredster – Sur la place (détail) 

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