Fictions
Le bouleversant monologue de Marie NDiaye dans « Royan »

Le bouleversant monologue de Marie NDiaye dans « Royan »

10 novembre 2020 | PAR Chloé Hubert

Dans Royan, créé initialement pour le festival d’Avignon 2020, Marie NDiaye livre le monologue d’une professeure de français confrontée au suicide d’une de ses élèves. À la fois indécent et bouleversant, l’autrice interroge, à travers ce texte, la violence de la condition féminine toute entière.

« je voudrais fuir d’un bond acquiescer à ma peur et cavaler vers la lande pelage ruisselant front glacé oeil éperdu »

Lorsque s’ouvre ce monologue, il nous faut quelques minutes pour comprendre de quoi il s’agit. Marie NDiaye nous attrape par le poignet et nous entraine dans sa course paniquée, dans ce flot continu de phrases haletantes, quasi obsessionnelles. Une fois l’allure prise, trottinant derrière elle, nous pouvons enfin commencer à l’écouter plus attentivement, à démêler le noeud de ses paroles pour comprendre ce dont il s’agit, un peu à la manière d’un enfant dont le gros chagrin hoquetant rend les propos confus.

« Qu’avez-vous fait parents pour dompter la tignasse de Daniella, sa crinière vociférante ? »

On comprend qu’il y a eu un drame, une de ses élèves – elle est professeure de français dans un lycée collège – a sauté par la fenêtre et que ses parents sont venus la rencontrer. On croit déceler l’épuisement nerveux se mélangeant à la culpabilité d’une professeure impuissante à empêcher ainsi l’innommable. Et pourtant, de manière tout à fait indécente, elle va le nommer. Le problème de Daniella, ce sont ses cheveux sales et emmêlés. Ce sont aussi ses vêtements, démodés et peu saillants. Et puis aussi ses poils, trop visibles, et sa carrure trop carrée. Trop masculine, pas assez féminine. Voilà, c’est ça, pas assez féminine. Comment est-ce possible pour ces parents aimants d’avoir pu laisser ainsi leur fille s’exposer à la face du monde, de son monde, celui d’un lycée bourgeois de Royan. Ils l’ont condamnée, par leur tolérance, à l’intolérance fatale de ses pairs.

« Car moi je peins mes lèvres Daniella chaque jour et quelles que soient les circonstances »

Au fil de ce monologue brutal c’est Gabrielle qui se dévoile dans sa souffrance et sa colère. Une colère contre les parents de Daniella trop tolérants, contre les siens qui ne l’étaient pas assez, contre les adolescents aux dents bien rangées de son lycée, contre la blondeur soyeuse de ses propres cheveux apprêtés. C’est en fait une colère contre la douloureuse réalité des femmes : soit comme les dents de ces adolescents harceleurs, bien rangés. Tu ne peux pas te plaindre, tu savais ce qu’on attendait de toi. Ou alors tu n’es pas excusable de ne pas avoir pu voir ce qu’on attendait de toi. C’est toute la condition féminine qui est pleurée dans la colère de cette professeure de français contre une adolescente qui se ne rentrait pas dans le cadre; un cadre avec lequel elle se débat péniblement.

Avec ce monologue étourdissant et de prime abord indécent, Royan de Marie NDiaye est d’une lucidité et d’une justesse qui laisse sans voix, qui bouleverse. Il oscille entre un combat à mort entre deux victimes déjà amochées et une étreinte sororale d’une force inouïe. C’est d’une incroyable puissance et il nous tarde de pouvoir découvrir ce texte sur les planches.

Marie NDiaye, Royan, Gallimard, 72p. 9,50€, sortie le 5 novembre 2020

Visuels: couverture officielle © Gallimard

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