Essais
« Censure & cinéma en France » sous la direction de Christophe Triollet : Couvrez ce sein, que je ne saurais voir

« Censure & cinéma en France » sous la direction de Christophe Triollet : Couvrez ce sein, que je ne saurais voir

01 février 2021 | PAR Julien Coquet

Poursuivant l’exploration de la censure au cinéma, ce Darkness 6 des éditions LettMotif se concentre sur la France. De passionnants débats émaillent l’ouvrage, reflétant toute la complexité du processus.

Utiliser le mot de « censure » dans le cadre du cinéma actuellement en France est excessif. Par rapport à nos voisins, de nombreux rapports montrent que la France est plus permissive sur ce que l’on peut montrer au cinéma. Rappelons que pour qu’un film soit diffusé sur le territoire, un Visa doit lui être accordé. Ainsi, des comités se réunissent : dans la plupart des cas, le film se révèle sans aucun problème et se retrouve classé Tout public. S’il y a un doute, la Commission de classification se réunit pour prononcer un avis. Le Ministre de la Culture est alors libre de suivre ou non l’avis de la Commission. Il en résulte alors la classification suivante : film tout public, interdit aux moins de 12 ans, interdit aux moins de 18 ans, film classé X.

Tout le livre Censure & cinéma en France analyse le tiraillement des membres de la Commission de classification lorsqu’ils sont confrontés à un film qui sort de l’ordinaire. Car le « visa peut être refusé ou sa délivrance subordonnée à des conditions pour des motifs tirés de la protection de l’enfance et de la jeunesse ou du respect de la dignité humaine ». Les membres discutent alors de ce qu’ils ont vu, et pèsent le pour et le contre d’une restriction face à la liberté d’expression. Le propos du livre est en effet bien de comprendre comment allier les deux pôles, protection de l’enfance et de la dignité humaine, et liberté d’expression de l’artiste.

Si cet essai qui regroupe de nombreux articles se trouve si passionnant à lire, c’est que les avis donnés sont multiples. Des interviews des différents présidents de la Commission de classification à un entretien avec l’avocat de l’association Promouvoir (association connue pour avoir contesté les visas de films comme Baise-moi, Le Pornographe, Antichrist…) en passant par des entretiens avec le critique Philippe Rouyer ou encore René Château, producteur, distributeur et éditeur de films d’horreur.

En plus de ces paroles récoltées, chaque article donne des exemples précis pour bien comprendre les enjeux derrière la classification d’un film, comme l’analyse de Christophe Triollet sur l’affaire Baise-moi, film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi de 2000 qui fut d’abord interdit aux moins de 16 ans puis classé X quelques jours après. Notons que la classification X conduit le film à se retrouver dans un circuit spécial (taxation, salles spécialisées) qui entache fortement les revenus économiques. Finalement, Baise-moi sera interdit aux moins de 18 ans, sans toutefois être inscrit sur la liste des films pornographiques ou d’incitation à la violence (le propre d’un film X). De même, les décisions concernant Emmanuelle l’antivierge et Mad Max sont auscultées. Mêlant ainsi réflexions juridiques, morales, économiques et artistiques, ce Censure & cinéma en France se révèle passionnant à bien des égards.

« Chaque demande de visa d’exploitation fait l’objet d’un dossier déposé au CNC puis d’une projection du film correspondant en comité de classification. Les membres des comités se répartissent en plusieurs sous-groupes composés de trois à six personnes, qui se réunissent chaque jour de la semaine, le matin et l’après-midi, pour visionner l’ensemble des œuvres cinématographiques, y compris les bandes-annonces. Si l’unanimité l’emporte pour l’attribution d’un visa tous publics, ce qui se produit dans 90 % des cas, le résultat est transmis via un rapport motivé au président de la Commission qui l’adresse ensuite sous forme d’avis au ministre pour décision. Dès lors que deux membres d’un comité se prononcent en faveur d’une restriction à la programmation, l’œuvre est renvoyée en commission de classification (ex-assemblée plénière) qui seule peut proposer une mesure de restriction, sauf si le demandeur s’en remet expressément à l’avis formulé par le comité pour une œuvre proposée à un visa tous publics avec avertissement. Pour toutes les autres restrictions, le film est obligatoirement projeté en commission de classification, laquelle suit le plus souvent les avis rendus par les comités ».

Darkness 6 (Censure & cinéma en France), sous la direction de Christophe Triollet, 460 pages, 29 € en broché

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Julien Coquet

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