Essais

« Ceci est mon sang » : Petite histoire des règles par Elise Thiébau

« Ceci est mon sang » : Petite histoire des règles par Elise Thiébau

29 mai 2019 | PAR La Rédaction

Le tabou des règles semble se lever petit à petit, grâce à la parole décomplexée et répandue par de plus en plus de femmes à travers le monde. Depuis quelques années, des initiatives surgissent, pour libérer les règles de cette omerta et universaliser une problématique que les sociétés s’évertuent à délimiter au monde intime des femmes. Aujourd’hui, un petit rappel est loin d’être inopportun, la nouvelle publication du livre d’Elise Thiébaut tombe à pic : Ceci est mon sang a été réédité en 2019 aux éditions La Découverte, après une première édition en 2017.

Par Léa Schiavo.

Depuis toujours, on trouve un nombre varié et infini de légendes, superstitions et non-dits autour des menstruations dans toutes les sociétés.D’où vient ce tabou ? Qu’est-ce qui a empêché, jusqu’à présent, qu’il se brise ? Elise Thiébaut avance de nombreuses explications, en puisant dans la mythologie, la théologie, les croyances et traditions. La référence au sang des femmes est omniprésente, souvent voilée, constamment dénigrée, mais elle est toujours là. De la mayonnaise ratée aux récoltes gâchées, l’imaginaire qui entoure ces superstitions est fertile. Mais on y voit surtout un moyen de stigmatiser les femmes pour leurs règles, plus que pour exprimer une réelle préoccupation de leur santé.

Mais pourquoi, alors, « […] chuchotons-nous « règles » alors que nous sommes si prompts à crier « salope », « traînée », et « pute » ? » écrit Rupi Kaur, une des artistes à s’être récemment mobilisée pour mettre en lumière cette contradiction, et tant d’autres, attachées au cycle menstruel. Cette poétesse féministe a affolé la censure d’Instagram en postant une photo d’elle sur le réseau, son pantalon tâché de sang. Un procédé direct qui vise à détourner l’idée traditionnelle selon laquelle une femme est « impure » ou « sale » quand elle a ses règles. Kiran Gandhi, artiste et activiste, a choisi de courir le marathon de Londres sans protection alors qu’elle avait ses règles, exposant ainsi la vue du sang menstruel au public. Un geste inédit, perturbant, qui dénonce à la fois la difficulté d’accéder aux protections périodiques mais aussi la honte qui accompagne ce phénomène pourtant naturel.
« Impureté », « saleté » : c’est toute une sémantique qui est attribuée aux règles, reproduite de génération en génération par le patriarcat. Une idéologie – fausse –, joyeusement reprise par l’industrie des protections hygiéniques, qui y voit un moyen d’augmenter leurs ventes.

Face à cette sémantique largement péjorative véhiculée par bon nombre d’idées reçues, les industriels de la protection féminine opposent un discours hygiéniste, édulcoré voire glamour. En développant des gammes pléthoriques de produits tous aussi inutiles au corps féminin les uns que les autres, ils surfent aussi sur le caractère indispensable des protections périodiques. Et, jusqu’à présent, cela fonctionne : 30 milliards de dollars, soit 26 milliards d’euros, c’est le montant annuel du marché de la protection périodique, au niveau mondial. En France, il représente 423 millions d’euros. Parmi les entreprises les plus lucratives de ce marché, deux géants de l’industrie cosmétique se partagent la majorité de ce chiffre d’affaires, Procter & Gamble et Johnson & Johnson. A grands renforts d’euphémismes et d’images fantasmées (dans les publicités, le sang devient bleu ou rose), ces grands groupes utilisent les stratégies marketing afin de pousser à la consommation.

Transformer ces produits de première nécessité en accessoires cosmétiques, cela influence ensuite la représentation des menstruations dans l’imaginaire collectif : sale et honteux, il faut au corps féminin des serviettes hygiéniques parfumées et des protège-slips en forme de string pour espérer être acceptable socialement.
Oui mais voilà, ces intérêts commerciaux à grande échelle s’assortissent d’une opacité troublante au sujet des produits commercialisés. A l’inverse des cosmétiques, les tampons, serviettes hygiéniques et autres protections ne sont contrôlés par aucune autorité sanitaire. La consommatrice, dupée une première fois par un discours marketing bien rôdé, est également mise en danger par le manque de transparence opéré par ces marques. Les protections « hygiéniques » contiendraient ainsi des substances cancérigènes, des perturbateurs endocriniens, des pesticides ou herbicides (ceux qu’on peut trouver dans les produits Monsanto, par exemple), mettant en péril la santé des femmes.

Cerise sur le gâteau, l’empreinte carbone générée par la fabrication de ces produits, jetables et pour la plupart non recyclables, est camouflée par les marques. De nouvelles initiatives se fraient un chemin dans le marché vertigineux de la protection périodique, notamment des marques labellisées bio ou des alternatives écologiques comme la cup menstruelle, et c’est tant mieux. Les règles, aujourd’hui, sont un facteur d’inégalité. L’accès aux protections périodiques est encore un problème pour des millions de femmes dans le monde, c’est la précarité menstruelle et c’est en partie causé par une politique tarifaire agressive pratiquée par les marques. De plus, en France par exemple, le taux de taxation sur les protections périodiques, la fameuse « taxe rose », était de 20% jusqu’en 2015. Grâce à la mobilisation d’associations féministes et de l’opinion publique, le taux est passé à 5,5%.

Néanmoins, pour certaines femmes en situation précaire, se protéger pendant les règles revient à renoncer, par exemple, à se nourrir. Elise Thiébaut nous confirme que les protections périodiques sont parmi les premières choses demandées par les femmes en grande pauvreté, ou en zone de guerre. C’est pourquoi le débat doit encore évoluer au sujet de la taxation, afin de limiter les inégalités. Et cela, c’est seulement quand on considère que les femmes vivent dans un pays ou un environnement où elles ont la possibilité concrète de se procurer des protections. Lorsque ce n’est pas le cas, de nombreuses femmes sont précarisées, isolées et en danger sanitaire par manque d’accès aux protections périodiques. Des avancées existent mais elles sont encore lentes. Une prise de conscience, tardive certes, semble surgir. Des maux, jusqu’ici discrédités, font leur apparition dans le discours public, comme le diagnostic et la prise en charge de l’endométriose ou la libération de la parole sur les violences obstétricales.

Elise Thiébaut explore un thème universel, qui a une résonance toute personnelle puisqu’elle souffre elle-même d’endométriose, diagnostiquée très tardivement. Au-delà de la mise en miroir avec son témoignage individuel, l’autrice, par ce livre, affirme aussi l’intersectionnalité de ce genre de sujet : en parlant du sang des femmes, elle livre une lecture de multiples rapports de domination et ce, dans le monde entier. Amené avec sincérité, humour, minutieusement documenté, Ceci est mon sang est le résultat d’une investigation détaillée. Les pistes sont nombreuses et trouvent leurs racines dans des récits mythologiques, religieux, dans des croyances de différentes régions du globe. C’est édifiant, passionnant, drôle, marquant. Elise Thiébaut n’est pas la seule à dénoncer le tabou des règles. Des documentaires comme 28 jours (visible sur Youtube) ou Period. End of sentence, primé aux Oscars, vont à l’encontre de la stigmatisation causée par les menstruations et de ses conséquences à l’échelle d’une vie de femme ou de toute la population féminine d’un pays.

Elise Thiébaut, Ceci est mon sang – Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, Editions La Découverte, 231 pages, 7,99 euros, mars 2019.

visuel : couverture du livre

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