Essais
« Attention école » aux éditions La Découverte : un état des lieux riche et stimulant

« Attention école » aux éditions La Découverte : un état des lieux riche et stimulant

16 juin 2020 | PAR Julia Wahl

Les éditions La Découverte éditent le deuxième cahier du collectif AOC, Analyse, Opinion, Critique, revue de réflexion sur le monde contemporaine. Cette fois, c’est au tour de l’École d’être passée au crible. Si la temporalité de cette édition n’a pas permis d’élaborer une analyse de la fameuse « continuité pédagogique », la réforme du lycée introduite par Jean-Michel Blanquer occupe une place de choix dans les contributions.

Saluons tout d’abord la diversité et la qualité des contributeurs : des sociologues de l’École reconnus, comme Marie Duru-Bellat, Bernard Lahire et François Dubet, mais aussi l’auteur même du rapport à l’origine de cette réforme qui n’en finit pas de se mettre en place, Pierre Mathiot. Une diversité qui ouvre la possibilité d’un véritable dialogue entre les différentes contributions, Pierre Mathiot entreprenant de défendre sa réforme quand les sociologues, enseignants et formateurs voient ce nouveau lycée d’un œil moins optimiste.

Remarquons tout d’abord que le plaidoyer pro domo de Pierre Mathiot se résume essentiellement à deux arguments : les enseignants opposés à la réforme camperaient dans des postures de refus systématique du changement (vieille antienne de tous les ministres qui s’y sont cassé les dents) ; refuser la réforme, c’est supposer que le lycée français actuel est formidable, ce qu’il n’est pas. Et, de fait, qui oserait nier que le système scolaire français et l’un des plus inégalitaires de l’OCDE ?

Or, l’intérêt des contributions qui encadrent celle du directeur de l’IEP de Lille, c’est précisément de pointer les lacunes, réelles, de l’École française actuelle, comme celles de cette réforme. Oui, l’École reste, autant qu’au temps de Bourdieu, un lieu de sélection sociale et de légitimation des hiérarchies : c’est ce que montrent les articles de Bernard Lahire et François Dubet, mais aussi de Mathieu Ichou ou Benoît Falaize. Il n’est toutefois pas certain que les préconisations de Pierre Mathiot la rendent plus démocratique : avec les parcours modulaires, les lycéens sont livrés à eux-mêmes dans la composition de leur parcours scolaire. Ainsi, seuls les plus informés – c’est-à-dire, pour l’essentiel, les plus privilégiés – auront la possibilité de créer un cursus cohérent, qui permette d’accéder aux filières post-bac espérées. Plus encore que jamais, les élèves seront tenus pour responsables de leurs succès, mais aussi de leurs échecs.

A ces remarques générales sur la réforme Mathiot comme génératrice de nouvelles inégalités s’ajoutent des contributions sur des disciplines spécifiques, les lettres et la disparition de l’écrit d’invention au bac, la place de l’enseignement de l’image, la substitution de l’enseignement de la micro-économie à la macro-économie en SES. 

Une place importante est également accordée à des sujets moins consensuels : Marie Duru-Bellat, autrice de L’école des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ? et La tyrannie du genre rend compte de ses travaux sur les injonctions normatives dans les écoles mixtes et non mixtes. La conclusion qu’elle en tire ne peut que nous inquiéter : dans les écoles non mixtes, les adolescent.e.s se soumettraient moins à des normes de genre que dans les écoles mixtes, dans la mesure où iels n’auraient pas besoin de « jouer aux filles » ou « aux garçons » pour plaire au genre « opposé ». Il y aurait ainsi davantage de filles leaders dans les écoles réservées aux filles. Elle n’invite pas pour autant à revenir à une ségrégation de genre (et quid alors des non-binaires ?), mais propose là une piste de réflexion intéressante. 

La lecture de Attention école est donc enrichissante et stimulante pour toute personne intéressée par les questions d’éducation, que l’on en soit spécialiste ou non. La langue employée y est volontairement simple et sans jargon, mais précise, ce qui permet à tous et toutes d’accéder facilement aux réflexions sans tomber dans le piège d’une simplification excessive.

Prix : 14 euros

Visuel : couverture du livre

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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