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[Entretien] Célia Houdart  : «  Écrire une fiction pour un lieu m’évoque le geste de dessiner »

[Entretien] Célia Houdart : «  Écrire une fiction pour un lieu m’évoque le geste de dessiner »

09 septembre 2017 | PAR Jérôme Avenas

Son dernier livre est l’un de nos coups de cœur de cette rentrée littéraire, Célia Houdart a accepté de répondre à nos questions. Nous voulions en savoir plus sur le lien entre « French Riviera » publié aux Éditions P en 2016 et « Tout un monde lointain », aux éditions P.O.L, en librairie depuis le 17 août. Les deux textes évoquent la villa E-1027 conçue et dessinée par Eileen Gray.  L’écriture de Célia Houdart, ciselée à la perfection, ne cesse, livre après livre, de nous émerveiller. Et comme on retrouve l’écrivaine dans d’autres domaines de la création artistique, nous en avons profité pour faire un tour d’horizon de ses projets.

En écrivant « French Riviera », aviez-vous déjà le désir d’écrire une fiction autour de la Villa E-1027 ?

« French Riviera » est une sorte de carnet de croquis, d’études. J’ai été tellement fascinée par ce lieu. J’ai découvert la villa E. 1027 d’abord grâce à des images fixes en noir et blanc exposées au Centre Pompidou. J’ai eu très envie de me rendre à Roquebrune. La villa était fermée, alors j’ai tourné tout autour. J’ai pris des notes. Décrire cette promenade était une façon de m’approcher de cet endroit enfoui sous les feuillages. J’ai complété ce que je ne voyais pas. C’était aussi pour moi une façon de vérifier mon désir d’y inscrire une fiction. Être sûre que cette villa m’intéressait assez pour que je puisse envisager de passer un an ou deux à y rêver sans me lasser. Son nom, son histoire, l’assassinat de son dernier propriétaire… Tout était déjà si romanesque.

On retrouve dans « Tout un monde lointain » des détails de votre promenade-enquête. Quelle est la dynamique entre les deux textes ? Peut-on considérer « French Riviera » comme une étape de « la préparation du roman » ?

C’est un laboratoire, oui. J’ai remarqué que souvent, dans mes textes, des motifs qui apparaissent fugitivement, je les reprends plus longuement par la suite, dans un autre texte. Comme des pierres d’attente, des pierres angulaires. Certaines phrases à la première personne dans « French Riviera » se retrouvent à la troisième personne dans « Tout un monde lointain ». « Je » devient un personnage de fiction, en l’occurrence Gréco. Je me perçois comme un artisan qui fait des prototypes, auxquels j’apporte ensuite des ajustements, des modifications, avant de fabriquer l’objet que j’ai en tête. Dans « Gil » à un moment donné, apparaît un paravent d’Eileen Gray (que je venais de voir au Centre Pompidou). Mais j’ignorais à l’époque que cette œuvre m’inspirerait un roman tout entier.

Écrire une fiction autour d’un lieu qui vous fascine est-ce une manière de se l’approprier ou au contraire de s’en libérer ?

Ni l’un ni l’autre. C’est plutôt pour moi une façon de le célébrer. De le faire voir au lecteur. De partager la fascination qu’il m’inspire. J’ai longtemps dessiné. J’aime toujours beaucoup le dessin. Écrire une fiction pour un lieu m’évoque le geste de dessiner. On retranscrit une vision, des perceptions. Mais quelque chose de libre s’exprime aussi. On cherche une épure, la ligne la plus simple, un délié ou à l’inverse, des traits saccadés, un tremblé émotif, cela dépend.

Écrivaine, vous sentez-vous comme la femme-dans-la-fenêtre de « Tout un monde lointain » ?

Non pas vraiment. En inventant ce personnage je souhaitais surtout faire éprouver au lecteur le fait qu’en regardant longuement cette présence, d’abord très en retrait, celle-ci prenait corps, coagulait. On ne sait rien d’elle, pas plus au début qu’à la fin du reste, mais la curiosité qu’elle suscite chez les autres personnages et dans l’esprit du lecteur lui donne une consistance. Elle peut alors sortir de l’ombre, quitter sa fenêtre, marcher dans la rue … Et à sa manière aussi changer le cours des choses. Car au fond, c’est elle qui rend possible l’épisode de la projection d’archives. De simple silhouette, elle devient un protagoniste majeur. Un moteur, un pivot.

« Tout un monde lointain » est votre premier texte dont la forme de « roman » est assumée (le mot apparaît sur la couverture). Est-ce un tournant dans votre écriture ?

Je considère tous mes autres livres aussi comme des romans.  Pour « Tout un monde lointain », c’est un choix de mon éditeur d’avoir fait figurer cette mention. Choix que j’approuve totalement. Mais en y repensant, il se peut que ce dernier texte s’empare en effet des codes du romanesque plus franchement, plus librement aussi. Gréco m’apparaît presque comme l’archétype du personnage de roman. Une figure centrale, que l’on découvre et auprès de laquelle on passe du temps. C’est le roman de Gréco. Du reste un des titres de travail pour ce texte était « Le songe de Gréco ». Alors oui, pour toutes ces raisons, ce texte est peut-être le plus romanesque de mes romans.

Le chant dans « Gil », la sculpture dans « Carrare », la danse dans « Tout un monde lointain », est-ce que l’écriture est un moyen pour vous de mettre en forme des sensations liées à ces pratiques artistiques qui vous touchent de près ?

L’art vient en effet nourrir ma sensibilité et mon écriture. Mes matériaux et motifs proviennent souvent de ma fréquentation ou de ma pratique des arts. J’ajouterais l’artisanat et le monde des arts décoratifs qui comptent aussi beaucoup pour moi. La frontière entre art et artisanat n’est d’ailleurs pas toujours très claire. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je trouve si passionnant le mouvement Arts & Crafts. Et que j’invite le design et le métier d’ensemblière dans mon roman.

On vous retrouve dans d’autres domaines de la création artistique (installations sonores, chorégraphies …) quels sont vos projets actuels ?

J’ai écrit une version moderne d’un conte pour marionnettes allemand qui sera créée par Renaud Herbin au Festival de Charleville-Mézières, repris à Strasbourg (TJP) et à Lubjiana. Nous tournons aussi, toujours avec Renaud Herbin, le duo que nous avons créé à Avignon l’an passé : « La Vie des formes », à Colmar, Francfort, Montpellier. Je poursuis ma collaboration avec le compositeur Sébastien Roux (« La Veille » à l’ABC de la Chaux-de-Fonds, et d’autres projets en cours). Enfin je serai en résidence au MACVAL d’octobre à avril.

Pour terminer, quel(s) livre(s) se trouve(nt) en ce moment dans votre sac ?

« L’avancée de la nuit » de Jakuta Alikavazovic (Éditions De l’Olivier). Un roman absolument merveilleux.

Visuel : © Hélène Bamberger/P.O.L

 

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