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Do It Yourself de Fabien Hein, Autodétermination et culture punk

Do It Yourself de Fabien Hein, Autodétermination et culture punk

08 novembre 2013 | PAR Le Barbu

displayFabien Hein est maître de conférence à l’Université de Lorraine et chercheur au laboratoire lorrain de sciences sociales. Il a publié Ma petite entreprise punk et Sociologie du système D. Avec Do It Yourself, il nous livre un ouvrage essentiel (édité au Passager Clandestin en 2012) pour comprendre et jeter un éclairage sur l’histoire, la culture, l’idéologie et les paradoxes d’un mouvement. Le punk apparaît en 1971 à New York. En 1976 Il est exporté en Grande Bretagne qui en devient alors l’épicentre.

« Il faut choisir, se reposer, ou être libre. » (Thucydide)

Cela doit paraître étrange de citer Thucydide en ouverture d’un livre sur le Punk, au lieu de citer des extraits de paroles des Sex Pistols ou des Ramones. Mais ce n’est pas si étrange que ça. Si en France nous n’avons retenu que le folklore et les clichés du mouvement, Fabien Hein nous fait vite comprendre, et ce dès les premières pages, que nous n’avons rien compris au Punk. Quand on entend le mot Punk, on pense à tous ces singes surexcités et braillards qui en fait viennent ternir l’image et l’idéologie du mouvement. Alors que les vrais punks sont Henry David Thoreau, Gustave Courbet, Edward Abbey, ou Penny Rimbaud. Il est important de savoir que le punk existait avant que la scène punk existe. Il est important de savoir que le Punk, Do it Yourself, est une invitation à prendre les affaires en main, et à voler de ses propres ailes. A faire avec les moyens du bord, et ouvert à tous.

« Ëtre punk ne se décrète pas. Ëtre punk se vit. Concrètement. Sans différé. Sans l’aval de quiconque. Par l’engagement et par l’action. Avec l’autonomie et l’indépendance pour horizon. L’émancipation pour élan. Et l’autodétermination pour tout bagage. En cela, la culture punk est bien davantage qu’une musique. Elle ouvre les possibilités, dresse des perspectives, donne du sens, offre un mode d’existence positif, encourage la créativité »

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On est loin du cliché No Futur crié par les Sex Pistols. On est loin de la violence, des drogues et de l’alcool, des punks-à-chiens semi-clochards, de la destruction et de l’auto-destruction. La pratique punk c’est construire, apprendre, expérimenter, bricoler, créer, participer, réfléchir, imaginer, mobiliser, rêver, coopérer, connecter, innover…

Comment faire tout ça si on est totalement défoncé ? Voilà un premier cliché qui vole en éclat, et qui est issu du triptyque « Sex, Drugs and Rock n’roll » véhiculé par des junkies comme Sid Vicious, Dee Dee Ramones et bien d’autres… Flex your Head (Sers toi de ta tête) est le rejet des cerveaux ramollis par les drogues, le rejet de l’auto-destruction. C’est l’importance de la lucidité des actes, le Positive Mental Attitude, lancé par des groupes comme Crass, Minor Threat, ou Bad Brains…

Le mouvement punk meurt avec les signatures des Sex Pistols et des Clash dans des majors (1976-1977). Punk is Dead (Crass, 1978). Apparaissent alors 2 logiques contradictoires : ceux qui signent dans des majors, et ceux qui restent indépendants. Certains, comme Henry Rollins, défendent leurs signatures par la stratégie du Cheval de Troie, être à l’intérieur du système pour le faire exploser. D’autres se défendent en disant qu’enfin, grâce à leur signature, ils vont pouvoir se consacrer exclusivement à la musique et quitter leurs petits jobs minables. Les arguments sont légitimes, toujours est-il que le punk est rattrapé par la société de consommation, devient un véritable produit, un véritable outil promotionnel des grandes marques qui véhiculent des modèles économiques dissonants. Un véritable revival lucratif : Contestation-Récupération, Skate-punk, Vans, Think Different… Et l’expression parfaite de cette Me Decade, la décennie du « moi, moi, moi » qui souligne la tendance au recentrement sur soi où l’irrévérence et la provocation constituent les meilleurs atouts pour se dégager du lot, pour devenir des stars…

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Mais la valorisation d’une démarche à caractère non-commercial, et de l’indépendance trouve aussi sa légitimité et sa réussite, et permet d’entrevoir de nouvelles possibilités d’existence. En septembre 1993, le groupe Fugazi a atteint le sommet de sa popularité. Le groupe est courtisé par toutes les multinationales du disque qui leur offrent tout « ce qu’ils veulent ». Mais Fugazi n’est pas à vendre. Ils déclinent toutes les offres, et justifient leur démarche : « signer avec une major aurait été la plus stupide et la plus autodestructrice des choses à faire. Cela n’avait aucun sens pour nous. Dès le moment que vous signez avec une major vous devenez un investissement dont on attend des retours. Il n’y a pas quelque chose de mal ou de bien là-dedans. Mais nous ne sommes pas intéressés par l’idée d’être instrumentalisés pour les besoins de quelqu’un qui doit faire du fric. Au final, il nous semble plus intéressant de rester un groupe punk-rock ultra-indépendant. ».

Fugazi a fait de l’indépendance une valeur et une condition nécessaire de sa liberté de création. C’est l’un des rares groupes à avoir réussi à être connu tout en restant indépendant et fidèle à l’éthique Do It Yourself.

Le Punk est donc un refus affirmant que tout est possible. C’est le refus d’abandonner son sort aux mains de l’industrie culturelle ou d’un quelconque système politique. C’est l’autodétermination qui renouvelle la possibilité d’une prise sur le monde en réaffirmant les potentialités créatives de l’Homme. Sans répondre aux impasses de la société contemporaine, la pratique punk ouvre la voie à d’autres formes d’engagement et d’action collective.

La révolution ne consiste pas en une révolte contre l’ordre existant, mais dans la mise en œuvre d’un nouvel ordre contraire à l’ordre officiel…

« Sentiment sans action n’est que ruine de l’âme » (Edward Abbey).

Fabien Hein, Do it Yourself, Autodétermination et culture punk, édition Le Passager Clandestin, mai 2012.

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Le Barbu
Le Barbu voit le jour à Avignon. Après une formation d'historien-épigraphiste il devient professeur d'histoire-géogaphie. Parallèlement il professionnalise sa passion pour la musique. Il est dj-producteur-organisateur et résident permanent du Batofar et de l'Alimentation Générale. Issu de la culture "Block Party Afro Américaine", Le Barbu, sous le pseudo de Mosca Verde, a retourné les dancefloors de nombreuses salles parisiennes, ainsi qu'en France et en Europe. Il est un des spécialistes français du Moombahton et de Globalbass. Actuellement il travaille sur un projet rock-folk avec sa compagne, et poursuit quelques travaux d'écriture. Il a rejoint la rédaction de TLC à l'automne 2012 en tant que chroniqueur musique-société-littérature.

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