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« Casse-gueule » de Clarisse Gorokhoff, métaphysique du monstrueux

« Casse-gueule » de Clarisse Gorokhoff, métaphysique du monstrueux

17 mai 2018 | PAR Jérôme Avenas

Deuxième roman de Clarisse Gorokhoff après l’excellent De la bombe (2017) publié chez  Gallimard, Casse-gueule confirme le talent de l’écrivaine. Au programme de ce nouvel opus : vertige existentiel, personnages croqués avec irrévérence, humour lucide et jubilatoire. Un  roman remarquable qui se lit comme une enquête métaphysique.

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Défigurée par un inconnu au cours d’une agression aussi violente que brève, Ava Zurguinther, auparavant si belle, est désormais repoussante. Mais la beauté passée, « une beauté lisse, sans turbulence, qui en tout lieux toute époque aurait été appréciée sans jamais déranger » vaut-elle la fraîche laideur ? Ava, instrumentalisée par Nicole, sa mère, monstre de vanité, négligée par Marius, son compagnon qui réagira à peine en voyant sa nouvelle tête décide de ne plus subir mais d’agir.

Son visage nouvellement déglingué va l’aider à dépasser sa « vie sage » quitte à devenir elle-même et dans tous les sens, monstrueuse : « On ne se demande plus qui je suis, mais qu’est-ce que je suis. Et ne pas avoir moi-même de réponse à cette question me plaît. J’ai quitté pour toujours l’humanité de souche. Mais j’existe, plus vivante que jamais ! » Alors que sa mère la presse de s’adresser à la police, Ava mène sa propre enquête avec pour tout indice le prénom de son agresseur aperçu sur un badge : Lazare.

En révélant sa nouvelle gueule cassée au regard de tous, la laideur du monde se dévoile aux yeux d’Ava. Ce n’est pas tant son visage qui a besoin d’être réparé, que le monde qui a besoin d’être ravalé. Mais pour reconstruire, il faut détruire, faire éclater la matière dans une grande éruption volcanique, en passer par le « Chaos », en revenir à ce qui a précédé le « Logos ». Et le Logos, c’est le visage : « On nous nomme à travers lui. Il dit notre âge, notre sexe, nos origines, sans rien révéler de qui nous sommes vraiment. »

Déjà, dans De la bombe, Clarisse Gorokhoff exprimait à travers le personnage d’Ophélie une nausée existentielle que seul un grand « BOUM » destructeur pouvait guérir. Dans « Casse-gueule », c’est un outrage à la beauté, autre forme d’attentat, qui devient le lieu privilégié d’une prise de pouvoir. Au final, parler de la subjectivité de la beauté peut faire apparaître, en transparence, l’idée d’un réel subjectif.

Ava n’est peut-être pas la seule à vouloir « quitter l’humanité », désir qui confine à un mortifère projet de changer l’humain. Le glissement s’opère en douceur, petit à petit, sans à-coups, sans maladresse. Avec beaucoup d’habileté – et, disons-le – d’art, Clarisse Gorokhoff jongle avec ces idées, évolue avec agilité sur le fil de la narration sans jamais faire tomber une balle, sans jamais se casser la gueule. L’écriture est tonique, volcanique parfois, le rythme est parfaitement maîtrisé. « Casse-gueule » est un roman qui carbure. Et, c’est la marque des grands, il change à jamais votre regard sur le monde.

Clarisse Gorokhoff, Casse-gueule, Gallimard, mai 2018, 240 pages, 18,50€

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Jérôme Avenas

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