BD

« Ping pong », le génie du sport

« Ping pong », le génie du sport

30 août 2019 | PAR Laetitia Larralde

Suite à la belle exposition monographique sur Taiyô Matsumoto du FIBD 2019 d’Angoulême, Delcourt/Tonkam réédite l’intégralité de sa série Ping Pong en deux tomes. Redécouverte d’une œuvre de 1996, atypique dans le monde du manga.

Smile et Peko sont deux amis d’enfance, tous les deux lycéens et inscrits au club de ping pong. De caractères opposés, les deux garçons se maintiennent dans une relation où Peko domine et Smile reste caché dans l’ombre de son ami. Mais lors des éliminatoires du championnat de ping pong inter-lycées, Peko se fait battre à plates coutures par un jeune prodige chinois. Le héros est brutalement jeté au bas de son piédestal et le rapport entre les deux amis va s’en trouver bouleversé. Chacun sera pris sous l’aile d’un entraîneur, et ils grandiront, comme joueur et comme individu, en développant leurs personnalités propres.

Plus qu’un simple manga sur le sport, Taiyô Matsumoto met en scène avec Ping pong l’évolution des liens qui unissent ses personnages à cette période charnière entre l’enfance et l’âge adulte. Nul besoin de s’y connaître en ping pong pour apprécier l’histoire : le sport et ses spécificités sont présents, sans tomber dans l’écueil d’une trop grande technicité.

L’auteur appuie fréquemment son récit sur deux jeunes garçons aux caractères complémentaires, comme dans Amer béton ou le plus récent Sunny. Smile, la lune, est taciturne et renfermé sur lui-même, toujours dans la retenue, même dans son jeu. Peko, l’étoile, est impulsif et exubérant, et se laisse porter par son instinct. Si Smile refuse de voir le ping pong autrement que comme un loisir, Peko veut devenir champion du monde. La défaite de Peko remet en cause toutes leurs convictions et tous les deux vont alors se jeter à corps perdu dans le sport, afin de se reconstruire.

Taiyô Matsumoto forme au long du récit une réflexion sur la différence entre le génie et le travail. Peko a un don pour le ping pong dont il se contentait sans essayer de le développer, tandis que Smile doit se soumettre à un entraînement intensif pour se maintenir au niveau de son ami, mais aussi s’autoriser à exprimer pleinement ses capacités. Si le travail permet de développer le talent, le génie nécessite lui aussi des efforts afin de pouvoir l’exploiter au maximum de son potentiel. Mais dans tous les cas, la conscience de son don et la volonté de le développer sont essentiels. Chacun des personnages de Ping pong prend conscience à un moment ou à un autre de ses limites et de ce qu’il souhaite faire de ses prédispositions. Et c’est sans regret qu’on les voit suivre la voie qu’ils se sont eux-mêmes tracée, en accord avec leurs convictions.

Le style de Taiyô Matsumoto est reconnaissable, bien qu’il soit protéiforme. On retrouve ici le trait d’Amer béton largement influencé par Moebius, une ligne claire parfois un peu tremblée et des petits traits pour l’ombre ou la matière, mêlé au prémices du style du Samouraï Bambou, plus en masses et jouant sur le trait de pinceau brut. Ce mélange de traitement graphique n’est pas aléatoire : il vient soutenir l’action, évoque la vitesse, la force, parfois la violence du jeu. Soutenu par une mise en page sans cesse renouvelée, il nous emporte au long des matchs de façon dynamique, sans jamais lasser, sur plus de mille pages.

Ping pong se déroule dans la région de Kanagawa, au sud-ouest de Tokyo, d’où est originaire Taiyô Matsumoto. A la différence de nombreux mangas, l’histoire s’ancre dans un décor réel et emprunte de nombreux détails au quotidien. Ces petites touches permettent, un paquet de bonbons ici et une vue d’Enoshima là, de donner une âme à l’histoire, de créer un contexte riche à un récit qui se construit beaucoup dans la suggestion.

L’édition intégrale comprend les pages couleurs de début des cinq albums d’origine, ainsi que deux illustrations couleur plus récentes et un chapitre zéro, réalisé quelques années après la fin de la publication. Il en ressort une impression que Taiyô Matsumoto s’autorise une grande liberté dans son dessin, expérimentant styles et techniques, ce qui fait de lui un auteur à part, qui n’a pas peur de proposer à ses lecteurs un style qui évolue dans l’univers très formaté du manga.

Si vous ne connaissez pas encore Taiyô Matsumoto, préparez-vous à vibrer avec son trait expressif et à être touché par la finesse de son récit. Un auteur de génie qui bouscule le manga.

Ping pong, de Taiyô Matsumoto
Intégrale en deux tomes
Editions Delcourt /Tonkam

Visuel © Delcourt/Tonkam

Soirées et festivals : l’agenda électro de septembre
« Dieu Brando et moi » au Studio Hébertot, une poignante blague juive
Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *