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« Piments zoizos », le bonbon piment de la Vème République

« Piments zoizos », le bonbon piment de la Vème République

20 octobre 2020 | PAR Laetitia Larralde

Avec son nouvel album, Piments zoizos, Téhem reste dans le domaine de la fiction historique en se penchant sur le destin des jeunes réunionnais placés dans l’Hexagone. Un récit tout en pudeur et délicatesse.

 

Plus de quarante ans après l’avoir quittée, Jean retrouve la Réunion, l’île où il est né. A la recherche de sa famille biologique, perdue de vue depuis qu’il est devenu pupille de l’Etat, il commence ainsi le processus difficile de réappropriation de ses origines. Car Jean fait partie de ceux qu’on appelle « les enfants de la Creuse », ces plus de 2000 enfants réunionnais envoyés dans l’Hexagone entre 1962 et 1984 pour être placés ou adoptés. Petit à petit, Jean va retrouver ses racines et se réhabituer à la brûlure du piment zoizo.

L’histoire se compose de trois récits, soulignés chacun par une couleur permettant de passer aisément de l’un à l’autre : les recherches de Jean en 2008, sa jeunesse à partir de 1965 et Lucien, un jeune employé à la préfecture de la Réunion. Ces trois points de vue permettent d’aborder de façon aussi complète que possible un épisode peu glorieux de l’histoire de la Vème République et de ses services sociaux. L’histoire n’est pas uniquement racontée par les victimes, mais aussi par ceux qui ont mis en application les décisions de l’Etat, persuadés d’agir pour le bien de tous.

Téhem, qui nous avait déjà montré son art du récit multiple qui s’entrecroise pour mieux se retrouver à la fin avec le très bon Quartier western, reprend donc ici ce principe. Petit à petit l’histoire personnelle de Jean se reconstruit tel un puzzle dont certaines pièces seraient bouclées dans un dossier administratif, d’autres enfouies dans la mémoire des anciens. Portée par un dessin au crayon expressif et sacrément efficace dans sa façon d’en montrer beaucoup avec relativement peu de traits, l’histoire est à la fois captivante et attachante.

Le récit garde une certaine neutralité vis-à-vis des faits. Les enfants ne se plaignent jamais de leur situation, ils avancent malgré tout, sans pour autant accepter sans broncher ce qui leur arrive. Jean, balloté de foyers en placements, ce qui laissera des traces plus tard, ne se résigne pas à faire ce qu’on lui impose, qui souvent s’apparente à du travail forcé. Mais cette absence de jugement ne veut pas dire que les personnages ne ressentent rien, au contraire. L’émotion est présente, mais pudique.

Le sujet est sensible, et soulève de nombreuses questions et polémiques. Ce n’est qu’en 2002, suite à une plainte déposée contre l’Etat par l’un de ces « enfants » qu’il retient l’attention du public. Depuis, la commission Vitale a rendu en 2018 un rapport s’appuyant sur deux ans de recherches intensives et remettant en cause le rôle de l’Etat, qui a finalement reconnu sa faute. C’est accompagné de l’un des experts de cette commission, Gilles Gauvin, que Téhem a conçu son album. Pour ne pas surcharger le récit par trop de détails factuels, ils ont inséré des extraits de gazette qui dessinent un contexte plus large à la fiction autour de Jean.

Car Piments zoizos est avant tout une fiction, qui permet d’aborder une histoire réelle complexe en prenant du recul. Comme le précise l’entretien placé en début d’album, « expliquer n’est pas excuser », et cela résume bien là la position générale des auteurs. Ici, on observe les mécanismes de ce qui a été qualifié « d’utopie dangereuse » dans les années 70 et ses répercussions aussi variées qu’il y a eu d’enfants. En bref, on instruit, on partage, on pousse à mener sa propre réflexion, sans en avoir l’air. Un vrai bonbon piment.

Piments zoizos, les enfants oubliés de la Réunion, de Téhem
Sous la supervision historique de Gilles Gauvin
144p, 18€ – Steinkis

Visuels : ©Steinkis

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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