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Dans le noir, la vie en niveaux de gris

Dans le noir, la vie en niveaux de gris

02 février 2018 | PAR Laetitia Larralde

Dans un récit autobiographique, Daria Bogdanska raconte sa vie de travailleuse illégale immigrée et sa révolte contre l’ordre établi.

Daria est une jeune polonaise fraîchement installée à Malmö, en Suède, pour reprendre ses études avec un master en bande dessinée. Habituée à une vie itinérante faite de squats et de petits boulots, ce nouveau départ marque sa volonté de reprendre le contrôle de sa vie. Son petit ami suédois l’accueille à l’aéroport, elle trouve rapidement une chambre dans une colocation et elle est inscrite à la fac : tout semble être en place. Mais c’est au moment de chercher un emploi que ses illusions vont commencer à se fissurer. Car le système suédois a ses propres aberrations : pour trouver un travail il faut avoir un numéro d’identification, qui ne peut s’obtenir qu’en ayant un travail. Daria se retrouve donc embauchée au noir comme serveuse dans un restaurant indien, entourée d’immigrés de différents pays, tous abusés par un patron cynique profitant du désespoir de ses employés. Alors que l’accumulation de journées remplies par deux jobs épuisants et mal payés et des cours à la fac auraient dû étourdir la jeune fille dans un tourbillon de surmenage et de résignation, elle ne peut s’empêcher de vouloir combattre cette situation complètement injuste. Avec l’aide d’une journaliste et d’un syndicat, elle commence donc discrètement son enquête sur son patron, dans l’angoisse de perdre son emploi.

Dans le noir dresse un portrait d’une société précaire d’immigrés partis de leur pays dans l’espoir d’une vie meilleure, mais n’arrivant pas à se sortir d’une situation trouble. Ils sont pris au piège dans une zone grise entre une position totalement en règles qui leur permettrait d’évoluer socialement et l’acceptation de l’échec de leurs espoirs dans un pays sur lequel ils ne se font plus d’illusions. Ils sont coincés par un travail illégal qui malgré tout les fait vivre tout en les maintenant dans un état de dépendance, dans une situation incertaine sans espoir d’en sortir. On sent la culpabilité de l’auteur quand elle se plaint de ses problèmes car elle est consciente que d’autres en ont plus qu’elle, mais sa volonté de faire bouger les choses n’est pas égoïste, elle souhaite entraîner avec elle tous ses collègues vers la légalisation de leur travail.
Le titre Dans le noir ne fait pas uniquement référence à sa condition professionnelle ou à la durée des jours d’hiver suédois. De la chambre en sous-sol sans fenêtre où elle finit par déménager à sa situation amoureuse, tout semble rester constamment dans l’obscurité. Ses études sont rarement évoquées, toujours avec une certaine distance, comme un hobby pour enfants riches pas vraiment sérieux. Une sorte de voile pudique est jeté sur cette partie de sa vie, voile constitué de cette culpabilité d’avoir quelque chose dans sa vie qui n’est pas directement lié à sa survie immédiate, une porte de sortie que ses collègues n’ont pas. Mais c’est peut-être ces études « de riches » qui l’ont aidée à ne pas se résigner à la situation. Tous ces travailleurs immigrés précaires, dans une situation proche de l’esclavage, côtoient quotidiennement les hipsters venus coloniser leur quartier autrefois glauque. Les interactions entre eux sont rares, et on sent que les deux mondes évoluent en parallèle, avec quelques zones de frottement occasionnelles, mais chacun ignorant globalement tout de l’autre. Un pied dans chaque monde, Daria devient un témoin privilégié du décalage entre ces deux univers.

Le dessin de Daria Bogdanska est un peu naïf et on peut voir quelques maladresses dans la mise en page, mais il est expressif. Il rappelle un peu le graphisme d’un fanzine de par le trait et le choix du noir et blanc, et cela reste cohérent avec la vie punk alternative et fauchée de l’auteure.
Sans jamais tomber dans l’apitoiement, Daria Bogdanska dresse un portrait d’une jeune femme déterminée à se sortir de sa situation sociale précaire, portée par une volonté optimiste, malgré les épreuves quotidiennes qu’elle doit surmonter. Un message d’espoir pour tous, où chacun est en mesure de rendre sa vie meilleure.

Dans le noir – Daria Bogdanska
Editions Rackham, novembre 2017

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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