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Le songe du corbeau, conte onirique et horrifique

Le songe du corbeau, conte onirique et horrifique

26 juillet 2021 | PAR Laetitia Larralde

Avec Le songe du corbeau, l’Atelier Sentô et Alberto M.C. proposent une nouvelle histoire fantastique située au Japon qui joue avec nos cauchemars et peurs d’enfance. Une plongée glaçante aux frontières du rêve et de la réalité.

Le jour où Koji reçoit une lettre mystérieuse contenant un origami de corbeau, son passé se réveille. Enfant, il vivait séquestré dans une vieille maison isolée avec quatre autres enfants, coupés du monde et surveillés par un monstre. Une fois adulte, alors qu’il mène une vie normale, les disparitions de ces mêmes enfants recommencent… Koji pourra-t-il mettre fin à ce cauchemar ?

Pour la première fois, le duo de l’Atelier Sentô ne réalise que la partie scénario de cette bande dessinée et confie le dessin à Alberto M.C. Bien qu’il utilise la même technique mêlant crayon et aquarelle, le rendu est très différent de celui de l’Atelier Sentô. Et de fait, il s’adapte particulièrement bien à cette histoire étrange, oscillant entre le fait divers et le fantastique. Le trait très fin combiné à une mise en couleur délicate aux contours incertains où les différentes couches de couleur se lisent en transparence participent à créer une ambiance troublante. La gamme colorée froide et pâle renforce cette impression d’un monde fantomatique et glaçant.

Au cours de notre entretien, Cécile et Olivier de l’Atelier Sentô avaient avoué un goût prononcé pour l’horreur, le fantastique et le surnaturel, très orienté vers le Japon bien entendu. Cela ressort plus nettement ici que dans leurs précédents albums (Onibi, La fête des ombres), même si la mort et les esprits étaient déjà au centre de leurs histoires. Ici, ils installent un certain malaise qui ne nous quitte jamais vraiment, comme un mauvais pressentiment lancinant.

L’Atelier Sentô et Alberto M.C. jouent avec nos cauchemars dans ce conte qui fait appel à nos peurs d’enfants. On reste la plupart du temps dans la suggestion pour mieux faire travailler notre imagination, et la narration se place souvent à hauteur d’enfant. Ainsi, l’environnement de Koji se peuple d’animaux protecteurs, de forêts interdites et de monstres humanoïdes, nous rappelant à quel point la perception enfantine de la réalité peut se déformer à l’envi, selon ce que décide notre imagination.

Le personnage ambigu de Shin, qui dès le début dérange les autres enfants par sa personnalité équivoque, pose la question de savoir si le mal est inné et s’il peut se contrôler. Naît-on avec ces instincts meurtriers, comme Shin abritait un corbeau dans son cœur, animal de mauvais présage? Si on en prend conscience, est-on capable de se libérer de ces pulsions malfaisantes, ou est-on voués à y succomber ? ici, tiraillés entre la perception simultanée de l’enfant et de l’adulte, on vit la situation tragique à la fois de l’intérieur dans une résignation sans espoir de fin, et de l’extérieur, dans l’incrédulité que cela ait pu exister.

Dans Le songe du corbeau, le temps n’est pas linéaire. Il se replie et mélange les époques, et fait cohabiter dans un même espace-temps un même personnage à différents âges, faisant fi de cette règle indéboulonnable du voyage dans le temps qui stipule que l’on ne doit pas se rencontrer soi-même. Mais pourquoi ne pourrait-on pas intervenir pour éviter le mal? Le rêve et la réalité se mélangent également, nous laissant incapables de déterminer exactement où se situe la réalité ni quelle est sa chronologie. Tout est simultané, comme une personne ayant subi un traumatisme continue à le revivre de façon très vive dans sa chair et dans ses rêves.

Le songe du corbeau est à la fois fascinant et glaçant, à l’image de ces monstres qui vous charment pour mieux vous dévorer. Laissez-vous envoûter, vous en redemanderez.

Le songe du corbeau, de l’Atelier Sentô et Alberto M.C.
80 pages, 18,95€ – Delcourt

Visuels : ©Delcourt- Atelier Sentô – Alberto M.C.

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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