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La liberté de l’Art Brut

La liberté de l’Art Brut

23 août 2019 | PAR Laetitia Larralde

Enferme-moi si tu peux propose un nouveau regard sur les créateurs d’Art Brut avec le portrait de six d’entre eux. Envolée dans une tendance de l’art contemporain souvent difficile à appréhender.

Dubuffet baptise en 1945 « Art Brut » les productions de personnes exemptes de culture artistique. Si on le résume souvent à l’art des fous, on oublie qu’il englobe également tous ceux que la société exclut : prisonniers, aliénés, mystiques, ou encore pauvres ou révoltés. Enferme-moi si tu peux s’intéresse à six figures de l’Art Brut, constituant un éventail représentatif de ces personnalités créatrices. Plus que ce qu’ils produisent, c’est sur ce qui amène ces personnes à créer que se focalise l’album.

Jusque récemment, l’art était l’apanage de la bourgeoisie, et plus particulièrement des hommes. Comment faire pour exprimer sa pulsion créatrice quand on est un mineur de père en fils comme Augustin Lesage, trisomique sourde et muette comme Judith Scott, ou femme pauvre abandonnée par sa famille comme Madge Gill ? La majorité de ces créateurs vit dans les marges silencieuses de la société, excepté le facteur Cheval qui ne se distinguait socialement que par son obstination à créer son palais des fées. Comment faire accepter à la société que l’art est la voie choisie au détriment d’un travail « sérieux » et d’une existence prédéterminée par sa classe ou son sexe?

Certains comme Augustin Lesage et Aloïse semblent s’être réfugiés sous une autorité extérieure à eux, les esprits et la folie, pour se dédouaner de leur comportement. Tous les deux, étudiés par des professeurs, ont trouvé le moyen de s’extraire de leur condition, que leur réceptivité médiumnique ou leur schizophrénie soit réelle ou feinte.
Madge Gill, quant à elle, après avoir été cachée par sa famille puis abandonnée, avoir vu ses enfants mourir, perdu un œil suite à une grave maladie et quittée par son mari, semble ne plus avoir rien à perdre en se disant poussée par une force intérieure à toutes sortes de pratiques artistiques. Ses dessins créent pour elle un monde protégé et épanouissant tout en lui permettant de s’approprier la place dans le monde qui lui avait jusque-là été refusée.

Ces artistes, aujourd’hui exposés dans des musées, ont trouvé la solution, que ce soit consciemment ou non, pour vivre une vie qui leur était interdite par la société et ses conventions. Soit par besoin de communiquer ou juste de s’exprimer, soit par pur élan créatif hédoniste. Tous semblent répondre à un instinct intérieur fort les poussant à créer, ce qui amène à se demander s’il en est de même pour tous les artistes. Est-ce ce même élan intérieur, plus ou moins fort, plus ou moins contrôlé, qui est à l’origine de leur art ?

On se rend compte ici qu’être artiste de profession est encore réservé à certains. Peu de femmes sont reconnues, peu sont issus d’un milieu pauvre, peu n’ont pas de formation artistique. L’apparition d’internet a encore creusé un autre fossé à franchir : pour être un artiste reconnu, il faut savoir communiquer, ajouter un message à un geste déjà communiquant. Ces artistes d’Art Brut, qu’on a vite classés comme fous car cette liberté qu’ils se sont octroyés a fait peur, ont su transformer un contexte social défavorable en moyen de mener la vie qu’ils désiraient.

Pandolfo et Risbjerg n’apportent pas ici de réponse à ce qui constitue de l’art, et plus particulièrement de l’Art Brut, ni pourquoi tel artiste entre au musée et pas tel autre. Il n’est pas question de valeur de ce qui est créé, mais de l’importance humaine de l’acte créatif. Soutenu par un graphisme libre tant dans le trait que dans la mise en page, Enferme-moi si tu peux est un bel album qui soulève un coin du voile de mystère recouvrant l’Art Brut.

Enferme-moi si tu peux, de Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg
Éditions Casterman
Visuels © Casterman

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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