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L’art des esprits au musée Maillol

L’art des esprits au musée Maillol

13 juin 2020 | PAR Laetitia Larralde

Si les artistes ont un monde à part, c’est encore plus vrai pour ceux de l’exposition Esprit es-tu là ? qui se placent à un tout autre niveau de conscience. Laissez-vous emporter par une visite baignée de surnaturel, d’espoir de paix et de liberté.

Conçue et présentée au LaM à l’automne 2019 sous le titre Lesage, Simon, Crépin, l’exposition Esprit es-tu là ? a été retravaillée pour correspondre aux espaces du musée Maillol. Avec moins d’œuvres mais un volet en plus sur les femmes peintres spirites, la version parisienne s’adapte avec souplesse à son nouvel écrin.
Les deux commissaires Savine Faupin et Christophe Boulanger font ici preuve, outre de leur maîtrise, de leur passion pour un sujet fascinant. Ils se sont appliqués à reconstituer le contexte de ces créations guidées par les esprits avec une curiosité scientifique, sans aucun jugement mais avec un enthousiasme communicatif.

L’exposition commence donc par une mise en contexte historique et sociale du mouvement spirite. Depuis la ferme des sœurs Fox aux Etats-Unis en 1848 aux salons européens, la pratique du spiritisme s’implante avec des adeptes célèbres tels que Victor Hugo, Arthur Conan Doyle, Thomas Edison ou encore Pierre et Marie Curie. L’hécatombe de la première guerre mondiale donne une nouvelle impulsion au spiritisme, née du besoin des familles de communiquer avec leurs disparus.

Le Nord de la France, particulièrement touché par la guerre et terrain fertile pour la pratique spirite, voit alors l’apparition des trois peintres figures de proue de la création sous influence des esprits : Augustin Lesage, Victor Simon et Fleury-Joseph Crépin. Les trois hommes sont issus du milieu ouvrier, deux d’entre eux anciens mineurs, et n’ont aucune formation artistique. Chacun d’eux a entendu un appel, des voix qui les enjoignaient de peindre, avec des instructions précises sur le matériel à utiliser. Pas un n’a hésité, et ils se sont mis à créer sous la dictée des esprits et dans la mesure des leurs moyens, produisant des œuvres singulières. Et tout au long de leur vie, jamais ils n’ont renié cette connexion aux esprits, agissant également comme guérisseurs.

On peut douter de la véracité de ces voix. Étaient-ils schizophrènes ? Ou essayaient-ils de sortir de leur condition sociale en attribuant cette volonté à une puissance extérieure ? Pour Augustin Lesage s’agissait-il de s’affranchir du métier de mineur transmis de père en fils, ou pour Madge Gill de s’approprier une place dans le monde que personne ne voulait lui donner ? On peut également relier la pratique de ces créateurs à une sorte d’autohypnose. Les toiles sont souvent couvertes de motifs extrêmement minutieux et répétitifs, dans un travail rappelant l’origine ouvrière des peintres, habitués à des tâches systématiques permettant à l’esprit de vagabonder. Fleury-Joseph Crépin disait pouvoir peindre mille points par heure : on imagine aisément que la répétition inlassable du geste devait l’amener dans un état de transe où le corps semble agir hors de sa propre volonté, où l’inconscient s’exprime.

Tous se positionnent comme n’étant que de simples instruments, des médiums, dans les mains des esprits. Les créations ne sont pas les leurs, et parfois ils signent du nom de l’esprit qui les dirige. On peut distinguer ici aussi un tropisme du monde ouvrier : l’homme reçoit des ordres et exécute, simple rouage dans la création de quelque chose plus grand que lui et dont il ne peut pas se revendiquer le créateur.
Mais c’est également cette opiniâtreté qui a permis de créer ces toiles immenses, un total de 80 m² pour Victor Simon qui cherchait à bâtir un temple de toile protecteur, recouvertes de motifs géométriques tracés d’un geste sûr et précis. Quand en 1939 les voix prédisent à Crépin la fin de la guerre quand il aura réalisé trois cents tableaux, celui-ci s’attelle à la tâche et termine six ans plus tard, le 7 mai 1945. Coïncidence ou manifestation surnaturelle, à chacun sa vérité.

Un autre aspect troublant de la peinture spirite est la présence de motifs identifiables de cultures étrangères aux peintres. Les liens avec l’Egypte antique, l’Inde, l’architecture byzantine, voire même l’art aborigène sont évidents. Mais les peintres n’avaient pas ces références, ou plus tardivement pour Augustin Lesage qui a pu voyager grâce à sa peinture. Encore une fois, les explications sont multiples, de l’inspiration spirite à l’idée d’un creuset de motifs universels, en passant par la réminiscence de vies antérieures comme pour Elise Müller.

Reconnu par le mouvement surréaliste, cet « art magique » pour André Breton a de nombreux points de jonction avec les idées sur les manifestations de l’inconscient et le dessin automatique. De même, jean Dubuffet les intégrera dans sa notion d’Art Brut. Mais l’art spirite ne commence ni ne s’arrête avec Lesage, Simon et Crépin. Ils ont eu des prédécesseurs comme le sculpteur Théophile Bra ou l’auteur Victorien Sardou, à une époque où ces manifestations incontrôlées étaient plutôt appelées « somnambulisme ». Si les trois hommes reconnaissaient une continuité entre eux, comme un passage du don de l’un à l’autre, la lignée créative s’est poursuivie avec entre autres Christian Allard, le petit-fils de Lesage. Mais on constate également une résonnance de la peinture spirite dans la création contemporaine comme chez Rainier Lericolais, Timo Nasseri ou encore Elmar Trenkwalder.

Si les toiles présentées sont attrayantes au premier abord par leurs couleurs franches, leurs détails hypnotiques et la maîtrise indéniable de leurs créateurs, l’histoire autour de ces œuvres les rend fascinantes. Entre mystère de l’occulte et liberté de créer embrassée à bras le corps avec souvent un message de paix universelle, vous ne pourrez pas détacher vos yeux de la peinture spirite.

Esprit es-tu là, les peintres et les voix de l’au-delà
Du 10 juin au 1er novembre 2020
Musée Maillol – Paris

Visuels : 1- Victor SIMON, La Toile jaune – 21 février 1971, Huile sur toile, 147,5 × 202 cm – Dépôt du musée des Beaux-Arts d’Arras au LaM – Photo : © Nicolas Dewitte / LaM © Tous droits réservés / 2- Augustin LESAGE, Tête de déesse Nut / XVIII / Kamak, Vers 1962 – Huile sur toile marouflée, 77,5 × 57,5 cm, Collection particulière – Photo : © Claude Thériez © Adagp, Paris, 2020 / 3- Fleury Joseph CRÉPIN, Tableau merveilleux n° 1, 3 novembre 1947 – Huile sur toile, 58 × 68 cm – LaM, Villeneuve d’Ascq – Photo : © Michel Bourguet / 4- Madge GILL (Maude Ethel Eades, dite)(Sans titre), Avant 1958 – Encre de Chine noire sur calicot, 175,3 x 96,5 cm – LaM, Villeneuve d’Ascq, Donation de L’Aracine en 1999 – Photo : © Philip Bernard / 5- Victor SIMON, La toile bleue, mai 1943 octobre 1944 – 190 x 498 x 5,5cm – Dépôt du Musée des Beaux-Arts d’Arras, LaM, Villeneuve d’Ascq – Photo : © Philip Bernard © Tous droits réservés

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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