Livres

Amélie Nothomb éternelle jeune fille, sans égard pour les barbes, sans peur des coups, ni des bleus

07 août 2012 | PAR Yaël Hirsch

Exactement 20 ans après la révélation de « Hygiène de l’assassin » (1992, Albin Michel), fidèle à elle-même, à sa maison d’édition et à sa tradition de productivité annuelle, Amélie Nothomb livre son 21ème roman. Si la vive voix belge a pu à temps être moins convaincante (Tuer le père l’an dernier, ou le très bref Voyage d’hiver en 2009), avec « Barbe bleue », elle renoue avec ce qu’elle fait de mieux : prendre le personnage de la jeune fille à contre-Montherlant et utiliser le dialogue pour révéler des folies qui nous sortent du train-train.

Jeune belge fraichement débarquée à Paris pour enseigner à l’école du Louvre, Saturnine a décidé qu’elle en avait assez des studios de 15 m² pour plus de 800 euros. Elle se lance donc dans un projet de colocation. Et trouve l’annonce de Don Elmirio Nibal y Milcar, grand noble espagnol d’une vingtaine d’années de plus qu’elle et qui propose de partager le luxe d’une demeure dans le 7e arrondissement pour 500 euros par mois. Une aubaine! Sauf qu’une solide réputation précède Don Elmirio : comme Barbe-Bleue ou Henri VIII Tudor, il serait un grand consommateur de femmes. Les 8 dernières à avoir pratiqué la colocation avec ce gentleman un peu effrayant auraient disparu sans laisser de traces après être tombées amoureuses de lui. Il y a donc danger. Mais le luxe est trop tentant et l’homme trop déprimé, laid et bon cuisinier pour que Saturnine prenne la fuite. Elle décide de relever le défi, avec pour dure tâche de boire du champagne de cuvées extraordinaires tous les soirs et de ne jamais tenter de pousser la porte de la « chambre noire » où son noblissime colocataire cache ses secrets.

Ciselant des dialogues qui font beaucoup penser à « Hygiène de l’assassin », Amélie Nothomb s’en donne à cœur joie pour ironiser sur le noble espagnol nostalgique du Siglo de Oro et de l’Inquisition, fervent catholique qui pratique encore les indulgences. En face, à contre-emploi avec son prénom et son statut de jeune femme, Saturnine est (comme souvent chez Nothomb) l’anti-nunuche : une intelligence moulée dans le bon sens, une culture solide mais jamais étalée ce qui ne l’empêche pas d’être évidemment jolie et coquette, avec modération, et d’apprécier, en bonne vivante, les saveurs et les conforts de ce monde. Mais tout ce bon sens, même dans un conte de 2012, n’empêche pas le sortilège amoureux d’agir… Sauf que la princesse modernes a plus d’options que celle que la tradition a enfermé dans une haute tour et qui attend soit le chevalier soit le dragon…  Rythmé, pétri de références toujours légères et drôles, « Barbe bleue » parvient à dessiner deux beaux personnages.  Une très belle cuvée, qui enchantera les inconditionnels et permettra aux blasés ou aux snobs de dire que Madame Nothomb fait toujours la même chose. Oui, mais c’est sa chose, et elle le fait drôlement bien.

Amélie Nothomb, Barbe bleue, Albin Michel, 170 p., 16.50 euros. Sortie le 23 août 2012.

« Vous avez votre chambre noire où personne ne peut aller. Mon absence de désir matrimonial, c’est ma chambre noire à moi. » p. 56.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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